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Le trésor du baobab

 

 

 

Comme tous les jours, Ashati suit la longue colonie de ses congénères les fourmis, en route pour le travail. Ce matin là, au détour d'un mont de terre, elle s'adresse en chuchotant à son amie Mutia qui la précède dans le rang :

— Eh, Mutia !

— Qu'est-ce qu'il y a ? répond Mutia sans se retourner.

— Tu veux bien sortir de la file avec moi ?

— Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

— Quelques secondes, seulement. J'ai quelque-chose à te dire.

— Tu es folle ! Tu sais bien qu'on n'a pas le droit de sortir du rang !

— Pour une fois…

— Mais non, je ne sors pas ! On va se faire repérer, voyons ! Si on se fait prendre, on sera punies !

— On ne va pas se faire prendre. J'ai ma petite idée. Tu vois cette branche, là-bas ?

— Oui…

— Quand nous l'avons franchie hier, j'ai remarqué une feuille qui dépasse, de l'autre côté du sommet.

— Oui, et alors ?

— Il nous suffit de nous glisser dessous, juste après avoir dépassé l'arrête. Et hop ! Ni vu ni connu ! Ensuite, nous n'aurons plus qu'à attendre le retour de la colonie pour nous glisser de nouveau dans la file.

— C'est trop risqué…

— Mais non, voyons. Fais-moi confiance. Pour une fois dans ta vie, tu peux bien désobéir un petit peu, tu n'en mourras pas, on ne va pas te pendre pour ça !

— Bon, d'accord... Mais c'est bien parce que c'est toi.

— Tu ne le regretteras pas, tu verras.

 

                Comme convenu, juste après avoir atteint l'arrête de la branche sur laquelle sont en train de grimper les fourmis, d'un pas cadencé, Mutia se glisse prestement sous la feuille, suivie d'Ashati. Elles restent là quelques instants, le temps que toute la colonie soit redescendue de la branche et se soit éloignée.

— Alors ? Qu'avais-tu de si urgent à me dire qui nécessite de prendre un tel risque ?

— J'y viens. Vois-tu ce baobab sur la droite ?

— Bien sûr que je le vois, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.

— Je te parie que nous pouvons grimper jusqu'à son sommet.

Mutia éclate de rire.

— Très amusant. Elle est bien bonne, ta blague. Mais maintenant, j'aimerais bien que tu me dises ce que tu as à me dire, et qu'on en finisse.

— Mais c'est ce que je suis en train de faire.

— …

— Je voudrais que toi et moi nous grimpions jusqu'en haut de cet arbre.

— Tu te sens bien, Ashati ? Tu as goûté du champignon interdit, ou quoi ?

— Je vais très bien. Et non, je n'ai pas touché au champignon hallucinogène. Même si l'idée m'a traversé l'esprit quelques secondes, je ne te le cache pas. J'ai juste envie de réaliser un vieux rêve.

— Ok, copine. Mais c'est ton rêve, ça, pas le mien. Il est hors de question que j'escalade ce baobab. Tu as les yeux en face des trous ? Tu as vu la taille de l'arbre ? Et notre taille à nous ?

— Rien n'est impossible à celui qui croît en son rêve.

— Très belle pensée, vraiment. Je te crois sur parole. Mais je te le répète, c'est ton rêve, pas le mien.

— Je te demande de m'y accompagner, en gage d'amitié. Tu m'as demandé, il n'y a pas très longtemps, ce que tu pouvais faire pour moi, pour me remercier d'un service que je t'avais rendu. Eh bien, voilà, tu peux faire ça pour moi.

— Ma proposition n'allait quand-même pas jusqu'à me suicider pour toi. Or, si nous grimpons en haut de cet arbre, alors que le seul obstacle que nous ayons jamais franchi, toi et moi, est cette branche de tout à l'heure, c'est la mort assurée pour nous. Par épuisement. Ma réponse est non.

— Alors tant pis pour toi, j'irai toute seule. Et seule aussi je découvrirai ce fabuleux trésor dont mon grand-père m'a parlé.

— Un fabuleux trésor ? répète Mutia, les yeux brillants, tout à coup.

— Oui, un trésor. Les grands sages disent tous qu'au faîte de ce baobab se cache un trésor inestimable qui, lorsque tu le découvres, te métamorphose en un instant et change ta vie pour l'éternité. Assurément, on redescend toujours de cet arbre plus riche que l'on n'y était monté.

— Tu n'exagères pas un peu ? demande Mutia, dubitative.

— Non, pas du tout. Je t'assure ! Ce sont les propres paroles de mon grand-père, qui ne mentait jamais, répond Ashati. Et tu voudrais louper ça ?

Mutia réfléchit un instant. Voilà un challenge qui dépasse tous les défis qu'elle ait jamais eus à relever – et force est de constater qu'elle n'a pas eu à en relever beaucoup au cours de sa vie bien tracée de fourmi – Un challenge qui nécessite beaucoup de force physique, de courage et d'endurance, et si Mutia est, par chance, plus forte que la moyenne des fourmis, en revanche, elle n'est pas des plus téméraires. Par ailleurs, elle a, depuis toujours, été freinée dans ses élans par un évident manque de confiance en elle. Mais là… Ashati a tout de même parlé d'un trésor. Qui plus est un trésor ayant le pouvoir de métamorphoser les gens et de les rendre plus heureux. Finalement, si elle acceptait le défi ?

— D'accord, finit-elle par répondre à son amie. Je viens avec toi.

Ashati sourit et se veut rassurante :

— Tu verras, tu ne le regretteras pas. Tu vas me remercier d'avoir insisté.

 

                Les voilà donc parties à l'ascension du plus beau et du plus haut baobab de la savane. Mue par son enthousiasme et sa volonté farouche d'arriver jusqu'en haut, Ashati se réjouit à l'avance de pouvoir enfin réaliser son rêve le plus cher. Mutia, mue quant à elle par la promesse de s'enrichir grâce à cette ascension, fait preuve d'une réelle bonne volonté et grimpe vaillamment chaque nouveau mètre sans jamais se plaindre. Pour conjurer la fatigue qui ne tarde pas à les assaillir toutes les deux, elles se mettent à chanter, tout en continuant d'avancer, le cœur soulevé par une vague de joie anticipée.

Finalement, elles parviennent au sommet, épuisées, essoufflées, mais les yeux brillants, à l'idée de ce qu'elles s'apprêtent à découvrir. Elles y sont, enfin !

— C'est merveilleux ! s'écrie Ashati, en regardant devant elle. C'est grandiose ! Somptueux ! Extraordinaire !

Les yeux de la petite fourmi sont brillants d'émotion et à cet instant, reflètent intensément la beauté des lieux.

— Quoi ? répond Mutia. Tu as trouvé le trésor ? Où est-il ? Montre-le-moi !

— Là, fait Ashati en désignant de sa patte le paysage qui s'étale de toute sa splendeur, tout autour d'elles.

À ce moment là, la savane baigne dans une lumière extraordinaire, où le ciel rosissant du soir, rencontrant la terre ocrée, offre aux regards des esthètes un tableau divin.

 — N'est-ce pas merveilleux ?

— Mais quoi ? Où est-il donc, ce trésor ?

— Mais là ! Devant toi ! As-tu déjà vu une telle splendeur ? insiste Ashati en montrant de nouveau le paysage.

— Comment ça ? Tu veux dire que c'est ça, ce fameux trésor que tu voulais que je voie ?

— Oui, bien sûr, c'est ça. Quand, comment, aurais-tu pu un jour découvrir un tel trésor sans être grimpée jusqu'à ce sommet où nous nous trouvons en ce moment ?

— Dis-moi que je rêve. Tu es sérieuse ? C'est pour voir ça que tu m'as fait monter jusqu'ici ? Il n'y a vraiment pas de trésor ?

— Mais puisque je me tue à te dire que le trésor, c'est ce paysage en-dessous de nous.

— Tu es complètement folle. Voilà, c'est ça, tu es devenue folle. Il n'y a pas d'autre explication.

À ces mots, les yeux pleins de joie d'Ashati sont soudain assombris par un voile de tristesse. Mais la fourmi rêveuse ne se laisse pas décourager. Elle tente une nouvelle fois de convaincre son amie de la pertinence de leur voyage improvisé :

— Te rends-tu compte, Mutia, du peu de connaissances que nous avions du monde, avant d'arriver jusqu'ici ? Nous n'avions qu'un point de vue limité sur les choses qui nous entourent. Des arbres, nous ne voyions que le tronc et la savane était trop vaste pour que nous puissions embrasser toute sa surface du regard. Alors que là, nous voyons tout, et ce que nous voyons est tout simplement merveilleux. En cet endroit, je me sens chez moi, unifiée, en harmonie. J'ai conscience de faire partie du vaste monde, d'y participer, à mon humble échelle, alors qu'en bas, je ne savais rien. Moi je me sens plus forte et plus heureuse aujourd'hui. Pas toi ?

— Ok, ok, nous avons vu le monde de haut. Mais qu'est-ce que nous avons de plus, maintenant ? Tu peux me le dire ? Tu m'avais promis que nous serions plus riches… vraiment, je suis déçue, Ashati, je te croyais mon amie…

Le cœur serré, Ashati repense alors aux paroles de son grand-père, juste avant sa mort :

"Pour ton voyage initiatique jusqu'au sommet du baobab, je te conseille d'emmener avec toi ton ami(e) le ou la plus chère. Car il est dit qu'un grand bonheur ne doit jamais rester confiné. Il doit être partagé. Pour ce qui te concerne, je suis sûr que cette ascension amènera un grand bonheur en ton cœur, car tu es depuis toujours une âme sensible en lien permanent avec le monde qui nous entoure. Nous sommes tous frères et sœurs, unis à jamais dans une même matrice. Ce qui nous différencie toutefois les uns des autres, c'est la conscience que nous en avons, et surtout l'adhésion ou non à ce concept. Et certains des nôtres refusent d'être éveillés. C'est ainsi, il nous faut l'accepter, même si nous nous désolons de ce qu'ils puissent refuser une telle occasion de bonheur. Aussi, quand tu seras là-haut, si le frère ou la sœur que tu as choisi d'emmener ne voit pas le trésor du baobab avec le même regard que toi, ne le juge pas, ne le blâme pas. Et même, ne laisse pas la déception prendre le pas sur ton bonheur à toi. Toi, tu as fait ta part en lui offrant l'occasion. Personne ne sait ce qui adviendra plus tard du cadeau que tu lui as fait. Sois heureuse de l'avoir fait et reprends ta route le cœur léger. Plus forte de cette nouvelle certitude qui fait de ton cœur un cristal scintillant."

En repensant à ces paroles, Ashati sourit, les yeux fermés, son corps dirigé vers le soleil. Puis elle se retourne, et le visage radieux, les yeux brillants, s'adresse à son amie :

— Merci de m'avoir accompagnée, Mutia. Je suis très touchée par cette marque d'amitié. Nous pouvons redescendre maintenant, si tu veux.

Pendant plusieurs secondes, Mutia la dévisage en silence. Elle semble intriguée par son visage transfiguré. D'une voix mal assurée, elle lui répond :

— Oui, redescendons. Allons rejoindre la colonie. J'espère que nos collègues n'auront pas remarqué notre absence.

Mais en elle-même, un doute vient de s'installer. "Et si Ashati avait raison ? Qu'a-t-elle bien pu voir que je n'ai pas vu ? Pourquoi un tel bonheur sur son visage ? Un bonheur qui semble à présent gravé en elle, comme si elle venait tout juste de changer de vie. Peut-être vais-je revenir faire un petit tour par ici, un des jours…"

 

 

Martine PV

 

 

 

 

 

 

 

 



16/08/2017
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