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Baptême

    Un homme profondément blessé par la vie, lassé de tout, même de la compagnie des humains et surtout de lui-même, décida un jour de se retirer dans une grotte. Il partit sans prévenir quiconque, sans autre vêtements que le pantalon et la chemise qu’il portait ce jour-là, et sans autres bagages que quelques provisions, de quoi tenir trois ou quatre jours tout au plus. Ensuite, il verrait…

 

   Il avait découvert cette grotte par hasard, au cours d’une excursion, du temps où il avait encore la force, le courage, et surtout l’envie de sillonner les sentiers, à la découverte de nouvelles merveilles. Il était seul lorsqu’il avait vu, caché derrière un amas touffu d’arbustes et d’herbes grillées par le soleil, l’entrée de cette caverne longue et étroite. Pour une raison obscure, il n’avait jamais parlé à personne de cet endroit, comme s’il sentait l’importance pour lui de le tenir secret. D’ailleurs, la caverne n’était signalée sur aucune carte…

 

   Quand il y pénétra ce jour-là, après avoir écarté les branches et escaladé les énormes pierres qui en cachaient l’entrée, il ressentit à travers ce geste un premier apaisement, comme la promesse d’un temps béni, où il oublierait la cause de son immense chagrin, où ses tourments disparaîtraient dans la solitude, le noir et le silence.

 

   Il vécut ainsi plusieurs mois, seul à seul avec lui-même, dans cet antre caché aux yeux des hommes, se nourrissant de racines et d’insectes, après avoir épuisé ses quelques vivres, buvant l’eau qui suintait de la paroi rocheuse. L’isolement total avait tout d’abord renforcé ces pensées négatives qui le taraudaient. Puisqu’il n’y avait rien à faire ici, personne à qui parler... Les premiers jours furent très douloureux, angoissants. Le moindre bruit le faisait sursauter, tous ses sens étaient en alerte, et, à part celui de la vue, puisque aucun trait de lumière ne pénétrait les profondeurs de sa nuit, semblaient même s’être décuplés.

 

   Puis, peu à peu, il s’habitua. Sa grotte devint sa maison, son refuge. Les seuls bruits qu’il craignait encore étaient ceux qui lui parvenaient parfois de l’extérieur. Il se sentait alors en danger d’être découvert et de devoir ainsi écourter sa retraite. Alors il se recroquevillait plus encore contre la paroi humide qui lui servait de siège, et retenait son souffle, comme si l’on pouvait le voir et l’entendre de l’extérieur.

 

   Après quelques jours seulement, s’était amorcé un dialogue intérieur. Il se posait des questions de toutes sortes, auxquelles il répondait lui-même. Cette dernière voix était si claire, si haute, si profonde, si bienveillante, qu’il lui aurait été tout simplement impossible de la mettre en doute, ni d’en rejeter quelque accent. Elle lui disait qu’il avait bien fait de rechercher le calme et le silence de la solitude, car il en avait eu besoin, que cela lui avait fait du bien, mais que d’autres personnes pleuraient son absence, souffraient de ne savoir où le chercher, comment l’atteindre, et qu’il devait maintenant retourner auprès d’eux. Pourtant, son autre voix, celle de son moi blessé, lui disait, elle, qu’il devait encore rester, qu’il n’était pas prêt.

 

   Ce dialogue intérieur dura longtemps encore. Chaque jour, la voix du retour devenait plus forte, plus insistante, plus convaincue, plus convaincante. Mais la voix du retrait tenait bon, résistait, avec toute la force des souvenirs amers. Jusqu’au jour où il y eut un déclic dans la tête de cet homme devenu ermite. Sans raison. Sans explication. Sans bruit. Ce jour-là, il entendit ce que jusqu’alors il n’avait fait qu’écouter. Ce jour-là, il vit, non pas avec les yeux mais avec le cœur. Ce jour-là, il sut. Il sut qu’il n’était pas seul, puisque d’autres personnes, pareilles à lui-même, pensaient à lui, souffraient pour lui, pleuraient pour lui… Il sut qu’il n’était pas trop tard, qu’il n’est jamais trop tard. Il avait appris, tout au fond d’une caverne obscure où ne perce aucune lumière, où les heures ressemblent aux secondes et l’instant à l’éternité, que le temps n’existe que dans l’imagination de celui qui a peur de souffrir. Il sut qu’il lui suffisait de tendre la main, maintenant, là, dehors, alors que ses pensées venaient de le mener tout droit près de la sortie, de laisser les rayons du soleil réchauffer sa peau, le vent le caresser, de goûter à nouveau les sensations de la vie. Et là, en un instant magique, il fit ce geste de tendre le bras.

Et la vie le reprit.

    Il sortit dans la clarté éblouissante du jour. Mais le soleil lui fit mal. Sa lumière lui fit l’effet d’un flash. Il ressentit une vive douleur dans les yeux, habitués qu'ils étaient à l'obscurité, depuis des mois. Il ne put sortir ce jour-là, ni même le suivant. Il lui fallut d’abord s’habituer tout doucement à la lumière, en restant tout près de la sortie, à scruter chaque coin et recoin, chaque grain de poussière, à redéfinir le contour des feuilles, des pierres, des insectes…

 

   Après quelques jours, il put enfin sortir en pleine lumière sans en éprouver la moindre gêne. Il descendit en titubant jusqu’à la rivière. Son premier geste fut, non pas de se jeter à l’eau, ni même de prendre l’eau dans le creux de ses mains pour la boire, mais de regarder le reflet de son propre visage à la surface, comme s’il voulait être sûr d’exister encore. Il se vit profondément amaigri, les traits marqués, les cheveux longs et emmêlés, le menton et les joues cachés derrière une barbe touffue, les yeux vides et les cernes creusés… mais c’était bien lui, cet étranger qui le regardait. Il s’agenouilla, plongea le bras dans la rivière et redécouvrit cette sensation délicieuse de l’eau sur sa peau. Puis, il y entra tout entier. L’eau était fraîche, elle picota délicieusement chaque partie de son corps, semblant le réveiller d’un profond sommeil. Il éprouva soudain comme un émerveillement. Il se sentit renaître. Ce fut comme un baptême, comme un engagement entre la nature et lui-même. Il plongeait et ressortait de l’eau, agile comme une carpe, heureux, quand soudain, il vit entre deux pierres, le reflet d’un visage, un doux visage et des yeux clairs qui le regardaient s’ébrouer. Il se figea instantanément, aux aguets. Aussitôt il se souvint qu’il était sorti de son antre de son plein gré. Qu’il ne risquait plus rien. Qu’il était libre. Alors, il plongea son regard dans celui, chaleureux, de la jeune femme qui le regardait sans crainte malgré sa sauvage apparence, et il lui sourit. « Peut-être est-ce une fée, pensa-t-il, les fées n’ont peur de rien. Mais non, voyons, les fées n’existent pas… » Quand il sortit de l’eau et qu’elle put voir ses vêtements sales et en lambeaux, elle lui dévoila sa voix claire et douce, bien réelle : « Puis-je faire quelque-chose pour vous ? » Il sourit et retrouvant tout à coup son humour, lui répondit : « Auriez-vous un rasoir et des ciseaux sur vous, par hasard ? »

 

Martine

 

 



14/01/2016
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