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Le Noël de Lise (5ème épisode)

Arrivée sur le ponton qui menait à son bungalow, elle croisa une jeune polynésienne chargée de tout son nécessaire de nettoyage. Elle venait sans doute de terminer son service et repartait en direction du bâtiment principal de l’hôtel. Lise la salua avec un grand sourire.

— ‘La ora na ! fit-elle joyeusement en la croisant.

E aha tō ‘oe huru ? répondit la jeune femme, d’un air radieux.

— Maita ‘.

La jeune femme poursuivit alors la conversation, visiblement ravie. Malheureusement, Lise ne connaissait du parler local que ces quelques mots appris par cœur pour la circonstance. "Bonjour, comment allez-vous, bien".Elle était de celles qui pensent que c’est la moindre des choses, quand on se rend dans un pays étranger, de savoir au minimum dire bonjour, au revoir et merci. Seulement voilà, le fait était qu’après avoir prononcé ces quelques mots, votre interlocuteur pouvait penser que vous maîtrisiez parfaitement sa langue. Ce qui, en la circonstance, était loin d’être le cas. Lise fit signe à la jeune femme d’un mouvement d’impuissance et d’une moue désolée son incapacité à lui répondre, laquelle lui répondit simplement avec un joli sourire :

— Vous pouvez me parler en français, Madame, vous savez.

Lise éclata de rire, la jeune femme aussi.

— Je crois que c’est préférable, en effet. Comment vous appelez-vous ?

— Hani.

— Bonjour Hani. Vous avez un joli prénom.

— Mon prénom signifie « la femme caressée par le soleil ».

— C’est vraiment très joli. Moi c’est lise, renchérit-elle en lui donnant une poignée de main. Et je ne crois pas que ça signifie quoi que ce soit de particulier, ajouta-t-elle, amusée. Rien d’aussi joli que le vôtre, en tout cas. Dîtes-moi, Hani, c’est vous qui vous occuperez de ma chambre ? C’est celle qui se trouve tout au bout du ponton.

— Oui, ce sera moi, Madame.

— Formidable ! On va se revoir, alors. Appelez-moi Lise, je vous en prie.

Hani eut l’air embarrassé.

— Nous ne le dirons à personne, fit-elle avec un clin d’œil.

Hani sourit.

— Bonne journée !

— Merci Madame, je veux dire… merci Lise. Bonne journée à vous.

Lise pénétra dans sa chambre avec le sourire. Après l’air grincheux du plongeur et ce désagréable intermède de la plage, le visage avenant et le ton aimable d’Hani était très réconfortant.

 

     La journée se déroula ensuite dans la joie et la bonne humeur, entre les animations, les repas, la présentation des offres et activités de l’hôtel… Tout était fait pour combler la clientèle. Un peu trop au goût de Lise, d’ailleurs, qui n’était pas habituée à autant d’attention bienveillante. Même si toute cette attention allait de pair avec le prix qu’avaient payé les clients pour ce séjour, c’était tout de même bien agréable, d’autant qu’elle-même était là gratuitement. Ce qui accentua cette sensation diffuse qu’elle avait de ne pas être à sa place et qui ne la quittait pas, même si elle appréciait tout ce luxe et ce raffinement à sa disposition jour et nuit. Pourquoi se posait-elle tant de questions ? Il lui suffisait d’apprécier chaque instant, voilà tout ! Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que vis-à-vis de tous ces clients qui l’entouraient, elle n’était qu’une modeste employée de bureau. Elle ne se sentait pas à sa place. Eux et elle ne faisaient pas partie du même monde, dans le luxe raffiné de cet hôtel cinq étoiles. Elle considérait presque sa présence en ces lieux comme une imposture. Pour autant, elle n’avait pas l’intention de bouder son plaisir de se trouver en ce moment même au paradis. La plage n’avait pas d’étoile, elle. Ni la mer. Ni les palmiers. Ni les cocotiers. Pas plus que les oiseaux ni les poissons.

 

     Si elle-même ne fit aucun effort pour entrer en contact avec les autres vacanciers, ceux-ci ne ménagèrent pas leurs efforts, quant à eux, pour tenter de l’amadouer. Dès les premières heures de son arrivée. Particulièrement les hommes célibataires qui avaient immédiatement remarqué qu’elle n’était pas accompagnée. Il fallait dire que les lieux se prêtaient merveilleusement bien aux idylles romantiques… Mais loin d’elle l’idée d’imaginer une quelconque aventure ici. Elle était partie dans l’idée de profiter pleinement de ce séjour paradisiaque, pour se reposer, se détendre et oublier tous ses soucis, et ceci dans la plus stricte intimité, c’est-à-dire seule à seule avec elle-même. Elle passa donc le reste de la journée à flâner sur la plage, à se baigner, à lire au soleil et… à éviter la présence des mâles célibataires en mal d’aventure. Elle s’éclipsa même avant la fin du spectacle offert en fin de soirée, pressée qu’elle était de retrouver la solitude de sa chambre.

 

     Le lendemain matin, elle se leva de très bonne heure pour aller se baigner dans cette belle eau turquoise qui la faisait tant rêver. À cette heure tout le monde dormait encore, ce serait encore plus agréable. Et en effet, cette baignade dans le silence du lagon fut un vrai régal. Elle y resta un long moment, puis alla prendre son petit déjeuner au restaurant de l’hôtel. Lorsqu’elle réintégra sa chambre, elle y trouva Hani en train de refaire le lit.

— Attendez, je vais vous aider, lui dit-elle.

Hani la fixa d’un air interdit.

— Oh non, Madame, enfin… Lise. C’est mon travail.

— Et alors ? Ca ne m’empêche pas de vous aider. Vous savez, ça ne me fatiguera pas énormément, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Ça me gêne… Je suis désolée, je ne pensais pas que vous reviendriez dans la chambre avant la fin de la matinée.

— C’est moi qui suis désolée, j’avais oublié de retourner le panneau sur la porte.

— Ce n’est pas grave.

— Écoutez Hani, je vais vous mettre tout de suite à l’aise. Vous savez, je ne suis pas une cliente ordinaire de cet hôtel. Je n’ai pas payé mon voyage, je l’ai gagné, ou plus exactement… enfin, ce serait trop long à vous expliquer et de toute façon, ce n’est pas le problème. Ce que je veux vous dire, c’est que dans la vraie vie je suis une employée comme vous et comme vous je travaille pour gagner ma vie. Alors vous voyez ? Ne soyez pas gênée. Vraiment. Ça me fait plaisir.

— Bon… alors dans ce cas… répondit Hani, plus par gentillesse que de s’être laissé convaincre.

Lise se posta donc de l’autre côté du lit et tout en aidant Hani lui demanda gentiment :

— Demain c’est le réveillon de Noël. Le fêtez-vous ?

— Oui, bien sûr. Tout comme vous en métropole, nous le fêtons en famille. Une soirée est prévue à l’hôtel, le saviez-vous ?

— Oui, je sais. Mais… pour moi ça risque d’être un peu triste. Je suis venue seule ici, alors… Je suis en train de me demander si je n’ai pas fait une bêtise en choisissant d’être ici pour les fêtes de fin d’année. Noël est une fête de famille, entouré des siens. Ma famille me manque. La majorité des clients sont venus en famille ou avec des amis, eux.

— Vous n’avez encore sympathisé avec personne ?

— Personne. Bon, je reconnais que j’en suis la seule responsable. Je n’ai pas fait beaucoup d’efforts. Et puis, pour ce qui est du réveillon de Noël, j’avoue que je préférerais quelque chose de plus discret, de plus… familial.

Hani fixa Lise pendant quelques secondes, puis lui dit :

— Voulez-vous partager ce réveillon avec ma famille et moi ?

Lise en resta muette de surprise.

— Oh c’est vraiment gentil… mais ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je ne cherchais pas à m’inviter chez vous. Je suis confuse…

— Je le sais bien, Lise, lui répondit Hani avec un sourire. Mais ça me ferait plaisir. Vraiment. Vous savez, notre coutume veut que nous prévoyions une assiette pour l’éventuel voyageur. Eh bien disons que cette année, notre voyageur ce sera vous. Acceptez, je vous en prie. Vous nous accompagnerez à la messe de Noël. Vous verrez, c’est très joyeux.

— C’est vraiment très gentil, Hani. Alors d’accord, j’accepte.

 

     Le lendemain soir, comme convenu, lise enfila une robe blanche, puisque c’était apparemment la coutume en Polynésie pour fêter Noël religieusement. Comme convenu, Hani passa la chercher. Avant que toutes deux ne sortent de la chambre, Hani installa une jolie fleur de tiaré derrière l’oreille droite de Lise.

— Maintenant vous ressemblez vraiment à une tahitienne, lui dit-elle en admirant le résultat. Une jolie tahitienne au cœur libre, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Ah bon ? C’est ce que ça signifie ? s’amusa Lise.

— Oui, Fleur à gauche, cœur pris. Fleur à droite, cœur libre.

Lise la remercia en souriant, puis, de très bonne humeur, suivit sa nouvelle amie avec confiance. Elle était absolument sûre que ce réveillon de Noël serait magique.

 

     Une demi-heure plus tard, elles parvinrent au faré, l’habitation traditionnelle polynésienne, où se dérouleraient les festivités. À sa grande surprise, Lise découvrit toute une assemblée déjà réunie autour d’une grande table chargée de toutes sortes de fruits et de biscuits. Il y avait bien au moins une trentaine de personnes.

— Je ne m’attendais pas à autant de monde, dit Lise à Hani, en aparté.

— Eh oui, j’aurais dû vous prévenir. Chez nous, Noël est une grande fête familiale, où se retrouvent même les cousins éloignés et les amis. Venez, je vais vous présenter.

Un peu intimidée, Lise suivit docilement Hani. Cette dernière lui présenta les convives un à un, lesquels la reçurent avec beaucoup d’amabilité et force sourires. Dans le coin droit au fond de la pièce, un homme était en train de discuter avec un autre, un verre à la main. Il leur tournait le dos. Il se retourna lorsque Hani prononça son prénom :

— Nathan ?

En découvrant son visage, Lise en écarquilla les yeux de surprise. L’étonnement n’était pas moins grand dans le regard de l’homme qui lui faisait face et la dévisageait à présent avec un petit sourire moqueur.

— Nathan, je te présente Lise, notre invitée surprise de ce soir. Lise, voici Nathan, un ami de la famille.

— Bienvenue parmi nous, fit-il aimablement en lui donnant une poignée de main, sans faire aucune allusion au fait qu’ils s’étaient déjà rencontrés.

— Merci. Hani a eu la gentillesse de m’inviter. Merci de m’accueillir parmi vous.

— Mais tout le plaisir est pour nous, répondit-il avec un sourire, bienveillant cette fois.

Hani poursuivit les présentations, puis attirant Lise un peu à part des invités, jugea utile de préciser :

— Vous avez sans doute remarqué que Nathan n’est pas polynésien.

Ne s’attendant pas du tout à cette remarque, Lise bafouilla :

— Euh… oui… oui, je l’ai remarqué. Pourquoi me dites-vous ça ?

— Nathan vit à Bora bora depuis trois ans. Quand il est arrivé ici, c’était un homme triste et solitaire. Comme vous…

— Comment ça comme moi ? fit Lise, surprise. Pourquoi dis-tu ça ? On se tutoie, tu veux bien ?

— D’accord, on se tutoie, oui. Je dis ça parce que ça se voit que tu es triste. Tu te promènes toute seule, au restaurant de l’hôtel tu manges toute seule, matin, midi et soir, tu ne parles à personne, tu évites les clients de l’hôtel…

Lise sourit, amusée.

— Tu as remarqué tout ça ?

— Oui, ce n’est pas difficile. Tout le monde sourit d’habitude ici. Sauf toi.

Lise sourit de nouveau. Il ne fallait effectivement pas être très perspicace pour deviner qu’elle n’était pas à proprement parler la joie de vivre incarnée en ce moment…

— D’accord, je l’admets, je ne souris pas assez, reconnut Lise, de bonne grâce, mais quel rapport avec cet homme que tu viens de me présenter ?

— Il est seul. Tu es seule. Vous êtes seuls tous les deux…

— Qu’est-ce que ça veut dire ça ? s’esclaffa Lise.

— Dans la vie, il n’y a pas de hasard, répondit-elle avec une petite moue espiègle. Et j’ai bien vu la petite étincelle dans les yeux de Nathan quand je vous ai présentés tous les deux.

Lise se contenta d’un sourire mi-figue mi-raisin.

— C’est un type bien. Nous l’aimons tous ici et nous souhaitons tous qu’il retrouve le bonheur avec quelqu’un. Il a vécu des choses très douloureuses. C’est d’ailleurs ce qui l’a amené ici. Ça a été très difficile pour lui, au début.

Lise écoutait attentivement, assez intriguée, même si au départ elle n’avait pas tellement envie d’entendre parler du roi des poissons qui l’avait si aimablement accueillie sur sa plage.

— Je ne vais pas entrer dans les détails de sa vie, je préfère qu’il le fasse lui-même, mais pour résumer, il a perdu sa femme, il y a trois ans maintenant, dans des circonstances dramatiques. Depuis, il vit seul. Il va un peu mieux qu’au début – nous l’avons beaucoup entouré – mais je vois bien que c’est encore très douloureux pour lui. Il a besoin de quelqu’un qui lui redonne le goût de vivre, ajouta-t-elle en fixant Lise dans les yeux avec un petit sourire complice.

— Mais enfin, Hani… qu’est-ce que tu me fais, là ? Qu’est-ce que tu es en train de me dire, voyons… Tu viens seulement de me présenter cet homme…

— J’ai bien vu aussi la petite étincelle dans ton œil à toi, répondit-elle malicieusement.

— N’importe quoi, mais pas du tout. Je me suis montrée aimable, c’est tout.

— Tss, tss, tss… j’ai un don pour voir ce que personne ne voit, insista Hani avec malice.

Les deux jeunes femmes furent interrompues dans leur conversation par la voix de la maîtresse de maison qui sonnait l’heure de se rendre à la messe. Obéissants et disciplinés, tous les invités posèrent leurs verres et interrompirent leurs discussions pour se diriger vers l’église, à pied, puisque celle-ci se trouvait non loin de la maison.

 

     Lorsqu’ils pénétrèrent dans la petite chapelle blanche, celle-ci était déjà presque entièrement remplie de paroissiens effectivement tous habillés de blanc. À eux seuls, Hani et sa famille occupèrent au moins six bancs. La messe fut à la fois émouvante et joyeuse. Cette joie était presque palpable. Un orchestre avait tout d’abord entamé les premières notes d’un chant de Noël, qui avait ensuite été repris avec ferveur par toute l’assemblée. À présent, le prêtre officiait. Les paroles étaient les mêmes que celles qu’elle avait entendues chaque Noël, du moins chaque fois qu’elle avait assisté à la messe, mais étrangement celles-ci résonnèrent différemment en elle ce soir là. D’abord parce qu’elles étaient prononcées dans le dialecte local. Mais pas seulement. Était-ce dû à cette ambiance particulière de ferveur joyeuse ? À la température ambiante, chaude et parfumée des fleurs de Tiaré disposées un peu partout dans l’église ? À tout ce blanc devant et autour d’elle ? Sur les murs, sur l’autel, les paroissiens ? Elle se sentait bien ici, oubliant qu’elle était loin de sa famille, loin de ses amis. Elle profitait pleinement de la sérénité et de la douceur de l’instant. Tandis que de nouveau un chant s’élevait vers la voûte, elle sentit un regard fixé sur elle. Elle tourna la tête. Nathan la regardait et ce qu’il y avait dans son regard n’avait plus rien à voir avec ce qui s’y trouvait la veille.

 

À suivre...

 

 



17/12/2017
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