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Le Noël de Lise (4ème épisode)

     Tout en cet endroit paradisiaque était une incitation au rêve et à l’évasion. D’ailleurs, on ne rêvait pas ici, on était dans le rêve, on y était de plein pied. À chaque instant, Lise devait se pincer pour s’assurer qu’elle était bien dans la réalité. Après avoir pris soin de tartiner de crème solaire sa peau blanche de l’hiver, elle s’installa sur la plage, à l’écart des autres vacanciers. Pour le moment elle avait besoin d’être seule. De se retrouver. De recharger ses batteries. De récupérer de la fatigue. Du décalage horaire, aussi. Le visage tourné vers la mer, elle admirait le lagon, le regard perdu à l’horizon. S’imprégnait de la lumière, des parfums, de la douce chaleur du soleil, de la caresse des Alizés. Elle se sentait bien. Divinement bien. Oubliés les soucis des derniers mois, la fatigue de son corps, la lassitude de son âme… Comme elle avait bien fait de suivre les conseils de Coralie ! À cette pensée, elle se désola pour son amie. Elle aurait tellement aimé être là, Coralie, et profiter de toutes ces merveilles ! Le destin était parfois bien cruel…

 

     Elle se sentait si bien en ces lieux idylliques qu’elle s’était endormie au soleil. En ouvrant de nouveau les yeux sur ce merveilleux lagon bleu turquoise, elle ressentit une immense bouffée de bonheur pur. Elle était bien toujours là, réellement, à l’autre bout du monde. De l’autre côté de sa vie. Elle se leva, noua son paréo autour d’elle et commença à marcher lentement, les pieds nus sur le sable. Un doux vent soulevait ses cheveux et apaisait un peu le feu de ses joues restées trop longtemps immobiles au soleil. Elle prit soin de remettre le chapeau qu’elle tenait à la main, faute de quoi elle ressemblerait à un homard avant la fin de la soirée. Elle marcha, marcha… Longtemps, très longtemps, le long de cette plage bordée de palmiers. À présent très éloignée de son hôtel, elle ne croisait plus personne et n’en était que plus heureuse. Elle aimait la nature, sous toutes ses formes, mais n’appréciait réellement ses promenades en milieu naturel qu’en solitaire. Ainsi pouvait-elle communier tranquillement avec les éléments. Et ce jour là était un jour particulier. Vraiment très particulier. D’abord par sa simple présence en ces lieux magiques, mais aussi parce qu’après des mois d’errance morale, elle pouvait enfin envisager la vie d’une manière plus sereine. Parce que maintenant elle savait. Elle savait la vérité à propos de Sébastien. Elle pouvait enfin tourner la page. Même si, elle en était sûre, elle aurait du mal à le faire.

 

     Elle en était là de ses pensées lorsque son regard fut attiré par une tâche sombre dans l’eau. Assez imposante. Un gros poisson ? Elle s’approcha plus près, curieuse de savoir. Non, ce n’était pas un poisson. Il s’agissait en fait d’un plongeur. Elle comprit pourquoi il se trouvait à cet endroit précis du lagon quand elle aperçut les centaines de poissons multicolores qui l’entouraient et que les reflets de l’eau l’avaient tout d’abord empêchée de voir. Ils étaient magnifiques. Si magnifiques qu’elle entra dans l’eau pour les approcher de plus près, véritablement fascinée. Elle souriait aux anges, comme une petite fille à qui l’on vient d’offrir un nouveau jouet. Sa béatitude fut de courte durée, car elle fut expulsée violemment de son nuage par la voix énervée du plongeur qui était à présent sorti de l’eau et se tenait debout juste devant elle, son masque de plongée toujours sur les yeux.

— Non mais c’est pas vrai ça ! Alors on ne peut être tranquille nulle part, maintenant ?

— Pardon ? C’est à moi que vous parlez ?

— Vous voyez quelqu’un d’autre que vous et moi sur cette plage ? Oui, c’est à vous que je m’adresse.

— C’est une plage privée ici ? Excusez-moi, je ne savais pas…

— Non, ce n’est pas une plage privée.

— Quel est le problème alors ?

— Le problème c’est que vous les touristes… Vous êtes bien une touriste de l’hôtel là-bas ? fit-il en désignant le bout de la plage dont elle venait.

— Oui, c’est ça, répondit Lise sans se démonter, bien que le ton désagréable du type commençât à l’agacer sérieusement. Vous disiez donc ? Le problème c’est que vous, les touristes…

— C’est qu’ils se croient tout permis et autorisés à annexer tous les territoires.

— Annexer tous les territoires ? s’esclaffa Lise. Moi, je suis en train d’annexer le territoire en admirant les poissons du lagon ? C’est ridicule. Vous êtes ridicule. Et même carrément grotesque. Vous parlez comme un canard, avec votre masque sur le nez.

Il semblait que Lise eût fait mouche. Le type ôta immédiatement son masque. Elle découvrit alors son regard, intense et charbonneux. Comme deux mini volcans sur le point d’exploser. Elle découvrit aussi son visage, plutôt pas mal. Mais les rides de contrariété et de colère qui le crispaient actuellement lui ôtaient définitivement tout le charme qu’il pouvait sans doute avoir en d’autres circonstances.

— Alors ? Puis-je savoir en quoi j’annexe votre territoire, lequel d’ailleurs n’est pas votre territoire ?

— Vous faites du bruit. Vous faites peur aux poissons.

Lise resta bouche-bée pendant plusieurs secondes, puis se réveilla :

— Pardon ? Je fais peur aux poissons ?

— Tout à fait.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne fais pas peur aux poissons plus que vous. Comme vous voyez, je n’ai pas de harpon ni rien qui puisse leur faire du mal.

— Votre seule présence leur fait peur.

— Et vous alors, qui nagez juste à côté d’eux !

— Moi c’est différent, ils me connaissent. Mais ils sont partis maintenant. À cause de vous.

Lise était abasourdie. Elle n’en revenait pas d’une telle scène.

— Oh là là… Sa majesté le Roi de ces lieux, je vous prie de m’excuser d’avoir fait fuir vos amis.

— Il n’y a pas assez de place autour de l’hôtel ? Vous avez vraiment besoin de venir jusqu’ici ?

— Excusez-moi mais la plage est à tout le monde et j’ai le droit de me promener où je veux, aussi longtemps que je veux. Ne vous en déplaise.

L’homme la fixa pendant plusieurs secondes, puis lui demanda :

— Vous êtes seule ?

— Vous voyez quelqu’un d’autre que vous et moi sur cette plage ? se moqua-t-elle en lui posant la même question que lui un instant avant.

Il ne répondit pas et continua à lui lancer un regard venimeux.

— C’est quoi votre problème ? Vous êtes allergique aux touristes ? lui demanda-t-elle avec un sourire moqueur.

Toujours silencieux, il la dévisageait maintenant avec un regard étrange, qu’elle ne sut comment interpréter.

— C’est bon, je sors de l’eau, là, regardez, fit-elle d’un geste des deux bras, les paumes tournées vers le ciel et d’un petit hochement de tête assorti d’un sourire moqueur. Je m’en vais rejoindre mes amis acariens. Vos potes poissons ne risquent plus rien.

Relevant fièrement la tête, elle joignit le geste à la parole et sortit tranquillement de l’eau, sous le regard toujours aussi énigmatique du plongeur acariâtre, puis prit la direction de l’hôtel. C’est qu’elle n’avait pas très envie de traîner dans les parages. Ce type n’était peut-être pas très net, après tout…

— Attendez ! entendit-elle crier derrière son dos, après qu’elle eût fait quelques mètres.

— Quoi encore ? répondit-elle en se retournant.

L’homme s’approchait lentement d’elle. Que devait-elle faire ? Prendre ses jambes à son cou ou l’affronter ? Le choix fut vite fait. Elle n’avait jamais capitulé. Ce n’était pas dans ses gênes. Ne pas montrer sa peur. Jamais. Et puis, ne lui avait-on pas toujours dit qu’il ne faut jamais tourner le dos à ses ennemis ? Quand il fut près d’elle, elle se sentit un peu plus rassurée, car les traits de son visage étaient beaucoup moins crispés. On aurait même dit… Oh c’était imperceptible, mais vu la tête qu’il faisait cinq minutes avant, on pouvait voir maintenant la différence et distinguer à la commissure gauche de ses lèvres un… sourire. Léger, très léger, mais oui, un sourire. Il en était presque beau, dites donc…

— Sa majesté le roi des poissons aurait-elle une autre remarque désobligeante à émettre ?

— Vous n’y êtes pour rien.

— Je n’y suis pour rien…répéta-t-elle, je ne suis pour rien dans la fuite de vos amis les poissons, c’est ça ?

— Non, dans ma mauvaise humeur.

Les yeux du plongeur étaient à présent plongés dans ceux de Lise. Ils n’étaient plus de la même couleur. Bruns avec de jolis éclairs dorés qui les faisaient pétiller comme des soleils.

— Je ne fais pas d’allergie aux touristes, comme vous dîtes, mais j’ai eu quelques démêlés avec certains d’entre eux ces jours derniers et pas plus tard que ce matin. D’où ma rage de tout à l’heure.

— Ah… j’en suis désolée pour vous, mais c’est bien de reconnaître que moi je n’y suis pour rien du tout.

— Vous savez, vous pouvez continuer à vous balader tranquillement ici, je ne vais plus vous embêter.

— C’est gentil de m’en donner l’autorisation, répondit-elle avec une moue moqueuse, mais non, je crois que je vais rentrer à l’hôtel. J’espère que vous n’aurez plus d’ennuis avec les touristes. Au revoir et sans rancune, ajouta-t-elle en lui tendant la main.

 

Aussitôt elle se retourna pour reprendre la direction de l’hôtel. Elle sentit le regard de l’inconnu fixé sur elle. Pendant très longtemps… 

 

À suivre...



16/12/2017
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