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Un magique contretemps

     Il neigeait à gros flocons. Les routes étaient verglacées et Alice avait assisté à plusieurs carambolages et chutes dans le fossé, sur l’étroite route de campagne qu’elle empruntait tous les jours pour rentrer chez elle. Elle poussa un ouf en pénétrant dans son petit appartement douillet. Elle se sentait beaucoup mieux tout à coup, même si elle venait de passer une journée infernale au bureau.

 

    Elle se prépara un petit café, histoire de se détendre un peu, et machinalement, alluma son ordinateur pour prendre connaissance de ses mails. Après avoir supprimé tous les spams et autres courriels indésirables, elle ouvrit celui qui lui sauta aux yeux en premier, et pour cause… il provenait de sa meilleure amie, Elodie de son prénom, qui habitait à 800 km de chez elle et dont elle n’avait plus reçu de nouvelles depuis plusieurs semaines. Elle ouvrit le mail et fut encore plus heureuse de ce qu’elle y lut : « Hello dear friend ! Comment vas-tu mon amie ? Excuse-moi de t’avoir laissée si longtemps sans nouvelles. Il m’est arrivé tellement de choses impossibles ces dernières semaines ! Je t’expliquerai en détail :). Je sais que tu seras seule pour Noël, alors je voulais te proposer de venir réveillonner avec nous. Tu penses que tu vas pouvoir venir quelques jours ? » Je serais tellement contente de te revoir ! Réponds-moi vite, s’il te plaît. Bisous, Elodie. »

 

     Immédiatement, plusieurs questions se bousculèrent dans la tête d’Alice, tandis que son esprit avait immédiatement répondu oui à l’invitation : « Vais-je obtenir deux jours de congés pour me rendre là-bas ? Pourrai-je réserver un billet de train ? » Car Noël était dans une semaine, Elodie devait être encore surbookée pour ne pas avoir eu le temps de lui en parler avant… sacrée Elodie ! « Bon, je vais me débrouiller, se dit Alice, je ne peux pas rater cette occasion de revoir ma meilleure amie, c’est dit, j’y serai ! »

Aussitôt après avoir répondu par l’affirmative à son amie, elle se mit en quête d’un billet de train. Elle trouva sans trop de difficulté, et comme Noël tombait un jeudi, réserva un aller-retour sur cinq jours, sans même savoir si son patron accepterait de lui accorder deux jours de congé. Elle était si excitée à l’idée de ce voyage et si heureuse à celle de revoir son amie d’enfance, que rien n’aurait pu l’empêcher d’agir comme elle venait de le faire, avec confiance et détermination.

 

     Alice était ainsi faite, elle ne se posait jamais aucune question sur le bien-fondé de ces décisions qu’elle prenait spontanément. Elle était de ceux qui font confiance à la vie et aux circonstances de la vie. Elle était intimement persuadée qu’une heureuse conjecture était toujours nichée au creux des événements, mêmes en ceux qui nous paraissent parfois improbables ou négatifs. Alors, tout naturellement, elle prépara, dans sa tête, la manière  dont elle allait solliciter deux petites journées de congé…

 

 

        Pour la troisième fois, Julien relut le premier paragraphe de son rapport. Il ne parvenait pas à se concentrer, et il était plus que probable qu’il n’y parviendrait pas de toute la soirée, car il venait juste de se disputer avec sa mère, au téléphone. Elle voulait à tout prix qu’il vienne passer les fêtes de Noël avec elle. Et Noël était une fête sacrée…  et Noël’était fait pour se retrouver en famille… et patati et patata… « Franchement, elle ne se rend pas compte !  Fulminait-il, j’ai du boulot, moi, des échéances à honorer ! Elle ne réalise pas les enjeux ! Comme si j’avais deux jours de travail à perdre ! »

Cinq minutes plus tard, il culpabilisait déjà d’avoir envoyé sa mère sur les roses. C’était chaque fois la même chose : il était tiraillé entre ses devoirs de responsable et ses obligations familiales. Une fois de plus, ce fut sa mère qui gagna la partie. Il capitula. Il saisit son téléphone et l’appela pour lui dire que finalement, il  viendrait la voir pour Noël… mais quatre jours, hein, pas un de plus !

 

     Dès qu’il eut entendu le ton apaisé de sa mère, Julien se replongea dans la lecture de son rapport, puis se remit à taper frénétiquement sur les touches de son clavier. Il avait ainsi trois rapports à rendre, dont le premier dans deux jours et le dernier huit jours plus tard. Il n’avait donc pas une minute à perdre, surtout que maintenant, il allait devoir s’occuper de réserver un billet de train, faire des achats de Noël… Il voyait d’ici la tête de sa mère s’il n’arrivait pas avec un cadeau pour chacun de ses frères et sœurs, neveux et nièces… « Vraiment, il ne manquait plus que cette fichue fête de Noël pour me retarder dans mes projets ! » ronchonna-t-il encore. J’espère au moins que tante Marcelle ne sera pas là, je ne peux plus la supporter celle-là, avec ses cancans et ses manies de vieille pie curieuse… « Bon, inutile de penser déjà à ça maintenant, se sermonna-t-il, tu t’égares là, ne perds pas ton temps ! »

 

     Il termina tant bien que mal le troisième paragraphe, mais ne réussit pas à aller plus loin ce soir-là. Il n’arrêtait pas de penser à tout ce qu’il allait devoir faire avant de partir, et cela le stressait un millier de fois plus que tous les rapports possibles et imaginables. Aussi referma-t-il son dossier et se mit-il en quête d’un billet de train, sur Internet. Quand il l’eut réservé, il commença à réfléchir aux cadeaux qu’il allait devoir acheter pour les uns et pour les autres. Quel casse-tête ! Quand Lise était encore là, c’était elle qui s’occupait de tout ça. « Seulement voilà, pensa-t-il avec tristesse, Lise est partie. » Lise était comme toutes les femmes, pensait Julien, toujours à vouloir qu’on délaisse ses priorités pour s’occuper d’elles. « Et moi, d’après elle, je suis soi-disant marié avec mon travail… Résultat, elle s’est trouvé quelqu’un de plus disponible. Eh bien, grand bien lui fasse ! Bref, maintenant, c’est moi qui dois aller à la chasse aux cadeaux… Bon, on verra ça demain », finit-il par conclure en son for intérieur

 

     Julien abandonna ordinateur et rapports, et se dirigea vers le congélateur. Il y piocha au hasard un des plats tout préparés qu’il avait achetés la veille et l’enfourna aussitôt dans le micro-ondes. De toute façon, il n’avait pas très faim, cette histoire de Noël lui avait coupé l’appétit. Qui donc avait inventé cette fête d’un autre âge qui semblait tourner la tête à tout le monde ? Quand il lui arrivait de ne pas penser au boulot et de regarder les gens autour de lui, il ne voyait qu’affairement, fébrilité, énervement même, parfois, dans les rayons des supermarchés. La foule l’oppressait, encore plus la foule en stress. Parfois, il avait l’impression d’être sur le point d’assister à un carambolage de caddies, tellement les gens les maniaient avec le minimum de précautions, complètement indifférents aux autres autour d’eux, du moment qu’ils pouvaient atteindre ce dernier bloc de foie gras en promotion ! « Tu te fais du mal, mon vieux, se sermonna-t-il de nouveau, tu ne pourras pas y couper, à ces courses, de toutes façons, alors positive, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. »

 

     Julien avala son poulet Basquaise en cinq minutes, avant de reprendre son rapport là où il l’avait laissé. Comme tous les soirs, il n’alla pas se coucher avant une heure du matin - et il se levait tous les jours à six heures - Mais c’était pour la bonne cause, comme il se plaisait à le répéter quotidiennement…

 

 

 

 

     Comme prévu, le 24 décembre, Alice s’installa à sa place dans le TGV, de très bonne, et même d’excellente humeur. Selon toute vraisemblance, le train allait partir à l’heure prévue, malgré les conditions météo particulièrement difficiles. Il avait neigé sur toute la France durant les deux derniers jours et beaucoup de routes étaient bloquées par les congères. Elle avait craint qu’il n’y ait quelque problème sur sa ligne, mais apparemment, si tout allait bien, elle arriverait à l’heure prévue à Chambéry : 18h58 exactement. Dans huit petites heures, elle allait retrouver Elodie, sa petite sœur de cœur, sa seule famille. Les deux jeunes femmes s’étaient connues à l’orphelinat et si Elodie avait trouvé une famille d’accueil, Alice, elle, n’avait pas eu cette chance. Mais toutes les deux étaient restées très liées et Elodie n’oubliait jamais d’inviter son amie aux fêtes de famille.

Le train allait partir, quand une voix peu amène la tira de ses réflexions :

-         Il n’y a personne à côté de vous ?

Elle releva la tête et découvrit au-dessus d’elle un visage renfrogné et deux yeux noirs qui la fixaient intensément, dans l’espoir évident qu’elle réponde non. L’impolitesse de l’homme égratigna instantanément la bonne humeur d’Alice, qui  choisit pourtant de répondre par l’humour :

-          Si, si, l’homme invisible.

L’inconnu amorça un sourire crispé, puis se rendant sans doute compte de sa muflerie, se radoucit et ajouta :

-          J’ai besoin d’une prise pour mon ordinateur et il n’y en avait pas à ma place. Ça vous ennuie si je m’assieds à côté de vous ?

-           Non, pas du tout... «Vous avez l’air tellement charmant… » ironisa-t-elle en elle-même.

« Super ! 800 kms à côté d’un goujat… c’est bien ma veine ! S’énerva-t-elle intérieurement. Bon… voyons le côté positif des choses… je n’aurai pas à chercher un sujet de conversation… »

Sans plus attendre, Alice chercha dans son sac le dernier roman qu’elle avait commencé deux jours avant. C’était une histoire captivante.  Avec ça, elle était sûre que les six heures de train lui paraîtraient moins longues. Au moment où elle prit le livre entre ses mains, elle surprit le regard dédaigneux de son voisin en direction de la couverture. « La totale... se dit-elle, imbu de sa personne, par-dessus le marché ! »

-           Eh oui, je préfère les romans aux chiffres et aux graphiques ! lui lança-t-elle en regardant à son tour l’écran de son ordinateur.

Il ne répondit pas, levant seulement un sourcil étonné, visiblement décontenancé par sa réaction véhémente.

-             Autre grimace à exprimer ? demanda Alice  avec insolence.

Toujours pas de réponse. Le goujat allait sûrement la laisser tranquille à présent. Elle sourit de sa propre audace et se plongea avec délectation dans la lecture du cinquième chapitre.

A peine quelques minutes plus tard, elle entendit grogner son voisin. De toute évidence, le gamin assis derrière lui, donnait des coups de pieds dans son siège, ce qui l’énervait au plus haut point et fit sourire Alice malgré elle. Non content de taper sur le siège, le garçonnet joignit la parole aux gestes et se mit à pousser des cris d’énervement.

-             Mais c’est pas vrai ça ! s’énerva l’homme aussitôt, en se retournant vivement, rouge écarlate.  Puis, s’adressant à la mère du petit : « Vous ne pouvez pas le faire taire ? »

Posant le livre sur ses genoux, Alice se tourna alors vers lui et ne put s’empêcher de lui dire :

-             Mais calmez-vous un peu, enfin... Vous êtes toujours comme ça ?

-             Vous, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Aboya-t-il, c’est pas votre dos qu’on tabasse depuis un quart d’heure !

-        Non mais vous n’avez pas l’impression d’en faire un peu trop là ? Effectivement, ce n’est pas mon dos qu’on « tabasse », comme vous dîtes, mais c’est moi qui supporte les grognements d’un ours à côté de moi, quand je voudrais bien pouvoir lire tranquillement. Donc, si vous avez envie de retourner à votre place, ne vous gênez surtout pas !

-            Je ne bougerai pas d’ici, que ça vous plaise ou non. Lisez votre bouquin et fichez-moi la paix ! J’ai pas que ça à faire, moi, je bosse en ce moment, figurez-vous !

-            Ôtez-moi d’un doute… vous ne voyagez pas pour le plaisir là, vous n’allez pas réveillonner ? Parce que l’esprit de Noël, vous l’avez perdu en route, ironisa Alice.

-               Laissez mon esprit de Noël là où il est, s’il vous plaît, et arrêtez de me casser les oreilles.

Au moment où Alice s’apprêtait à répondre, son téléphone l’avertit de l’arrivée d’un message. Bienheureux dérivatif à la colère qui était en train d’enfler.

«  Coucou p’tite sœur ! Ça va ? Tu es dans le train ? » Disait le texto.

« Oui, le train est parti à l’heure, répondit Alice. Par contre, je suis placée à côté d’une espèce de mufle, j’te raconte pas ! Je vais sûrement craquer avant ce soir ! »

« Craquer ? Craquer comment ? Tu fais dans le sado-maso maintenant ?  Lol ! »

« Mais non, t’es bête… mdr ! Craquer dans le sens péter les plombs. Ce type est complètement givré. Il serait prêt à tuer pour terminer un fichu travail sur son ordi ! Je te jure, j’ai tiré le gros lot !»

« Esprit de Noël, copine, esprit de Noël ! Reste zen, je t’attends avec une médaille :) »

Alice ne put s’empêcher de sourire.

« A tout à l’heure, je t’envoie un message quand on sera prêts d’arriver, envoya-t-elle. Bisous»

« Ok, bisous. »

La suite du trajet fut rythmé par les mêmes grognements intempestifs, chaque fois que le petit garçon de derrière riait un peu trop fort. A un moment, le voisin d’Alice s’absenta. La maman du petit en profita aussitôt pour la questionner :

-           C’est votre mari ?

-           Absolument  pas ! s’exclama-t-elle, et s’il vit en couple, je plains sincèrement sa compagne, ajouta-t-elle, moqueuse.

-           Oui, moi aussi, répondit la dame, quel goujat !

-           C’est le mot, je n’avais pas rencontré quelqu’un d’aussi désagréable depuis ma dernière visite au zoo. Vous savez…du côté des grands mammifères à poil noir là… ceux qu’on appelle les ours !

La maman éclata de rire et le petit, qui jusque là se retenait, en fit autant et deux fois plus fort.

-            Heureusement qu’il n’est pas là, fit-elle entre deux hoquets.

-            C’est sûr ! répondit Alice, éclatant de rire à son tour. Il serait offusqué !

Quand le voyageur revêche revint à sa place, les deux femmes en pleuraient de rire et le garçonnet était au comble de l’énervement. Le regard noir que leur lança l’ours était on en peut plus éloquent et arrêta instantanément leur bonne humeur.

Alice envoya un texto à son amie : « Je n’en peux plus, là… je crois que je vais déclencher l’alarme, lol ! »

 

     Les doigts crispés sur son clavier, Julien était au comble de l’exaspération. Il avait déjà fait les trois quarts du trajet et avait à peine avancé sur son projet. C’était bien la peine de prendre des billets en 1ère classe ! Entre le gosse de derrière qui n’arrêtait pas de bouger et de crier, et le caractère acariâtre de sa voisine… pas moyen de se concentrer dans ce fichu train ! Son rapport ne serait jamais prêt à temps, il allait se faire incendier par son boss ! Et surtout, il n’allait pas pouvoir tenir ses engagements auprès d’un gros client, et ça, pour son image de marque, ça n’était pas bon, pas bon du tout ! « Mais qu’est-ce que je fais là ? Se demanda-t-il, Pourquoi est-ce que je n’ai pas tenu tête à ma mère pour une fois ? Tu le sais très bien, se répondit-il à lui-même, parce qu’elle t’aurait fait la tête pendant six mois ! »

 

     Il fut subitement interrompu dans le cours de ses pensées par le freinage brutal du train, en une secousse qui propulsa en avant les corps de tous les voyageurs. Le garçonnet qui s’était enfin endormi derrière lui, se réveilla brutalement en chutant sur le sol et se mit aussitôt à pleurer à chaudes larmes. Sa maman le prit contre elle et eut toutes les peines du monde à le consoler. Tous les voyageurs se regardaient, inquiets, se demandant ce qui était en train de se passer. Quelques minutes plus tard, le train se retrouva complètement à l’arrêt. Quelqu’un cria : « On est bloqués dans le tunnel ! » Un autre, en guise d’apaisement général, ne trouva rien de mieux que d’ajouter : « Ça m’est arrivé l’année dernière et on est restés coincés pendant six heures ! » « Mais non, intervint Julien, qui ne voulait même pas envisager une seconde cette hypothèse, c’est sûrement une petite panne sans importance. » Il surprit le regard de sa voisine, visiblement très étonnée des mots qu’il venait de prononcer et qui le dévisageait comme s’il venait d’arriver d’une autre planète.

-           Quoi ? Fit-il en la regardant, vous avez une idée sur la question, Madame Je sais tout ?

-           Non, pas d’idée, juste… je me demandais par quel miracle vous avez pu prononcer à l’instant des paroles positives…

-           C’est sans doute parce que j’ai hâte d’être débarrassé de votre mauvais esprit…

-           Alors ça, c’est la meilleure. C’est moi qui fais du mauvais esprit ?

Julien n’eut pas le temps de répondre que la lumière s’éteignit. Le wagon était à présent plongé dans le noir complet.

-          Et voilà ! fit la voix fataliste de l’homme à qui la chose était déjà arrivée, ça recommence ! Quand je pense que j’ai failli prendre l’avion… c’est la dernière fois que je voyage en TGV !« Il ne va pas se taire celui-là ? », pensa Julien, agacé.

A part lui, la plupart des voyageurs semblaient plutôt prendre leur mal en patience et attendaient tranquillement que le train reparte. Après un quart d’heure d’attente sans que personne n’aie reçu la moindre explication sur ce qui était en train de se passer, les voyageurs commencèrent à allumer chacun leur tour leur téléphone mobile pour prévenir leurs proches que le train arriverait en retard. Bientôt, tout le wagon fut doucement éclairé de petites lumières bleues. Mais chacun se rendit très vite compte qu’il ne parviendrait pas à prévenir qui que ce fût, puisque toute connexion était interrompue. Et pour cause, le train était à l’arrêt dans un tunnel…

Julien pesta intérieurement : « C’est bien ma veine ! »

Quelle poisse ! Laissa-t-il bientôt échapper, pas de connexion non plus sur mon ordinateur ! »

-          Quelle poisse, en effet ! railla sa voisine. Vous êtes obligé de vous déconnecter plus d’une minute !

-          Quoi, ça vous fait rire, vous, cette situation ?

-          Et quand bien même ça me ferait pleurer, ça changera quoi ? Il faut patienter, c’est tout.

-          Pfffff… fut la réponse désespérée de Julien.

Ils patientèrent dans le noir une demi-heure, puis une heure, puis deux heures… sans que le moindre son de voix, dans le haut-parleur, ne leur communique la moindre information. Le chauffage ne fonctionnait plus non plus et les voyageurs commençaient à avoir froid, même après avoir revêtu plusieurs épaisseurs de vêtements récupérés dans les bagages. Au bout de trois heures d’attente, les uns s’énervaient encore à tour de rôle : « c’est scandaleux de nous laisser comme ça ! », d’autres, fatalistes, avaient compris qu’ils pouvaient d’ores et déjà faire une croix sur le réveillon de Noël et avaient décidé de dormir. Au moins, le temps passerait plus vite !

Soudain, la flamme d’une bougie s’éleva dans le noir, au coin gauche du compartiment, puis une autre, juste en face, puis une autre, encore plus près, et ainsi de suite tout le long de la rangée. Puis, une voix d’homme s’éleva du milieu du couloir :

-         Comme il est parfaitement évident maintenant que nous avons raté le réveillon de Noël cette année, je propose que nous le fassions ici. Qu’en pensez-vous ? Réunissons tout ce que nous possédons en aliments et partageons-le. Vous êtes d’accord ?

 

     Dans un premier temps, seul le silence répondit à la voix pourtant enthousiaste de l’homme. Puis, peu à peu, du mouvement se fit çà et là dans le wagon. Finalement, tout le monde répondit oui à l’appel. S’aidant de la lumière de leurs téléphones ou de lampes-torches, les voyageurs fouillèrent dans leurs bagages et en sortirent pains de mie, pains d’épices, terrines, gâteaux de Noël, chocolat …et même du bon vin !

     En peu de temps, une ambiance festive régna dans tous le wagon. L’un des voyageurs avait sorti de ses bagages un service à verres qu’il comptait offrir comme cadeau de Noël. A présent, les verres tintaient les uns contre les autres, et l’on entendait s’élever dans la joie les « Joyeux Noëls ! » de tous. L’un des voyageurs eut la bonne idée, lui aussi, de déballer l’un des cadeaux qu’il comptait offrir : un ours musical qui, dès que l’on appuyait sur un bouton, chantait « Petit papa Noël ». Dès qu’ils reconnurent la mélodie, tous les voyageurs se mirent à chanter à l’unisson. A la grande surprise d’Alice, Julien se tourna vers elle et spontanément, lui souhaita un joyeux Noël. Elle lui répondit de bon cœur et lui offrit même un large sourire auquel il répondit aussitôt.

-        Puisqu’il est dit que je ne pourrai pas terminer mon rapport aujourd’hui… Si nous trinquions ? Lui demanda-t-il en levant son verre.

-          Avec plaisir, répondit Alice.

-          Alors Re Joyeux Noël… C’est comment votre prénom ?

-          Alice, et vous ?

-          Julien.

-          Alors Joyeux Noël Julien !

 Puis, ils se tournèrent en même temps vers la mère et son petit garçon, assis derrière eux et cette fois, levèrent chacun leur verre dans leur direction.

C’était étrange… En ces circonstances peu ordinaires où les voyageurs se retrouvaient pris en otage - à cause de la météo, selon toute hypothèse – il régnait une atmosphère détendue, bon-enfant, tous les visages étaient souriants, comme si, finalement cette situation était tout à fait normale. Un petit enfant s’adressa à son père, de l’autre côté de la rangée : « Dis papa, elle va pas être fâchée tata Christelle, que tu aies ouvert son cadeau ? » « Mais non, ne t’inquiète pas, je lui en achèterai un autre », répondit le père, avec un sourire.

-           Mon papa, il est mort, déclara soudain le garçonnet donneur de coups de pieds.

Surprise et embarrassée, Alice se retourna et regarda la maman qui acquiesça d’un air gêné : « Oui, c’est vrai, Victor a perdu son papa. » Au même moment, le petit garçon de la rangée d’en face proposa à Victor de venir jouer avec lui, ce que le petit accepta aussitôt, tandis que sa maman faisait des efforts désespérés pour ne pas laisser couler ses larmes. Dès que le petit Victor eut rejoint l’autre enfant, Alice demanda en posant une main affectueuse sur celle de sa maman :

-          C’est récent ?

-          Il y a un mois, répondit-elle.

-          Et… serait-ce indiscret de vous demander ce qu'il s’est passé ?

-          Il s’est… suicidé. Il était en... burn out, comme on dit. Vous voyez ? Ce genre de situation qui vous arrive quand vous êtes trop accaparé par votre travail et tellement fatigué que vous vous sentez désespéré…

-           …

-       Il travaillait tout le temps… jour et nuit… toujours à tapoter sur son clavier… un peu comme vous, ajouta-t-elle à l’adresse de Julien. Il n’avait même plus de temps pour nous. Il était tellement obnubilé par son travail que nous avons fini par ne plus dialoguer entre nous. Dans un sens, je le comprenais, il se sentait harcelé. Mais d’un autre côté, je lui en voulais de ne pas laisser tomber ce travail qui nous pourrissait la vie à tous. Il ne me parlait déjà pas beaucoup… il a complètement arrêté de le faire. Résultat, le jour où il a fait une grosse erreur, il n’a pas pu se le pardonner, il n’a pas pu non plus m’en parler…et… vous connaissez la suite.

Julien et Alice restèrent silencieux, ils ne savaient que dire. Qu’auraient-ils pu dire qui pût atténuer une si grande douleur ? Alice jeta un coup d’œil à son voisin et même si la pénombre l’empêchait de distinguer nettement les traits de son visage, elle fut surprise de son regard larmoyant. Il fixait le siège devant lui, figé, semblant perdu dans ses pensées.

-          Ça va ? s’inquiéta Alice.

-           …

-          Tout va bien ?

-          Oui… oui, oui, répondit-il, semblant se réveiller soudain d’un profond sommeil.

Mais Alice comprit que le récit de la maman l’avait profondément ému, ému même au-delà du raisonnable, et elle en éprouva beaucoup d’étonnement. Julien était tombé dans un profond mutisme et rien ne semblait pouvoir l’en sortir.

-          Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous ne vous sentez pas bien ? s’enquit de nouveau Alice, sur un ton compatissant.

-           …

-         Vous m’inquiétez là… voilà bien une heure que vous ne m’avez envoyé aucune pique, plaisanta-t-elle pour tenter de détendre l’atmosphère et le faire réagir.

-           …

-         Si  c’est à cause du fait que vous vous êtes énervés sur Victor et sur sa mère… vous ne pouviez pas savoir… je suis sûre qu’ils ne vous en veulent pas.  D’ailleurs, ils ont trinqué avec nous, alors…

-          Ce n’est pas seulement ça… répondit enfin Julien.

-          Ah bon ? s’étonna Alice. C’est quoi alors ?

-          J’ai vécu exactement la même chose que Victor au même âge.

-          Vous voulez dire… que votre père…

-         S’est suicidé. Et pour les mêmes raisons. Et je viens de réaliser que je suis en train de commettre les mêmes erreurs que lui.

-          Je comprends…

-          Non. Non, vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est que de perdre son père, et de cette façon, quand on a six ans à peine.

-          En effet, je ne peux pas comprendre…vu que je n’ai jamais eu de parents. J’ai été abandonnée à la naissance.

-          Désolé…

-          Pas grave. Vous ne pouviez pas savoir.

-          Je suis en train de suivre le même chemin que lui, et je ne m’en rendais même pas compte…

-          Et vous craignez de faire vivre la même chose à votre famille… Vous êtes marié ? Vous avez des enfants ?

-        Non, je n’ai pas d’enfant. J’ai été marié et ma femme m’a quitté, pour cette raison complètement stupide -je m'en rends compte maintenant - que j’ai toujours considéré mon travail comme prioritaire sur tout, et même sur elle.

-          C’est déjà bien de le reconnaître. Et… comment vous sentez-vous par rapport à ça ?

-          Là, en cet instant ?

-          Oui.

-          Je me sens complètement idiot.

-          Et ?

-          Et quoi ?

-          Qu’est-ce que vous comptez faire ?

-          Rien. C’est trop tard. Elle a refait sa vie, de toute façon.

-          Oui mais pour vous, pour vous tout seul, qu’est-ce que vous comptez faire ?

-          Je n’en sais rien du tout. On ne peut pas se changer, de toute façon, non ?

-          Bien sûr que si ! On peut toujours changer. Nous sommes tous le produit de notre passé, mais nous pouvons toujours changer. Rien ne nous oblige à réitérer les erreurs de nos parents. La vie est un choix, un choix constant. Si vous ne vous sentez pas bien dans ce que vous faites, et il paraît évident que c’est le cas, eh bien changez, tout simplement !

Julien se mit à dévisager Alice en silence, puis, semblant agréablement surpris, il lui dit :

-          Vous êtes étonnante…

-           Etonnante… répéta Alice, perplexe. Je me demande comment je dois le prendre…

-          Comme un compliment. Je vous fais un compliment, là.

-          Vous en êtes bien sûr ? plaisanta Alice.

-          Tout à fait sûr.

-          Et… pourriez-vous m’expliquer un peu ce soudain engouement pour ma personne ? plaisanta-t-elle encore.

-          Eh bien, j’ai été un parfait mufle avec vous, et vous, vous faites tout ce que vous pouvez pour me déculpabiliser de l’avoir été. Avouez que ce n’est pas commun…

-          Vous n’êtes pas un mufle, vous vous comportez comme tel, ce qui est différent. Ensuite, Je ne fais rien du tout pour vous déculpabiliser, j’essaie seulement de vous faire réfléchir sur vous-même. Vous savez… moi aussi je vivais dans le passé, jusqu’à il n’y a pas si longtemps… Et quelqu’un m’a fait prendre conscience du fait qu’on est le seul maître de sa vie.

-          Dites-moi…

-          Oui ?

-          Vous restez longtemps à Chambéry ? Vous allez bien à Chambéry ?

-          Oui, je vais bien à Chambéry, et j’y reste cinq jours. Et vous ?

-       Moi aussi. J’avais prévu de rester quatre jours mais je crois que je vais prolonger d’une journée… Vous croyez que vous pourrez vous libérer une petite heure pour aller boire un verre avec moi ?

-                   Ça peut se faire… pourquoi pas ?

-          Attendez… Vous avez vu ?

-          Quoi ?

-          On roule, là…

-          Ah oui, vous avez raison, on roule.

Alice n’eut même pas le temps de finir sa phrase que les lumières se rallumèrent et qu’une voix nasillarde se fit entendre dans le haut-parleur. La compagnie présentait ses excuses aux voyageurs pour le désagrément causé par une très grosse panne technique.

C’est tout ? C’est tout ce qu’ils ont à nous offrir comme explication ? s’indigna Julien.

-          Du calme… répondit Alice. C’est Noël, non ?

-          Oui, vous avez raison. De toute façon, on ne peut plus rien y changer.

Là-dessus, il se saisit de son ordinateur.

-          Ah… je me doutais bien que vous sauteriez sur votre bourreau de travail aussitôt les lumières allumées.

-          Oui, mais pas pour ce que vous croyez.

-          Ah non ?

-          Attendez de voir ce que je vais envoyer à mon boss…

Intriguée, Alice attendit patiemment que Julien ait terminé de taper son mail. Quand il eut fini, il tourna l’écran de son ordinateur vers elle et elle put y lire :

 

 

Bonjour Jacques,

 

 

Désolé mais je ne pourrai pas te rendre le rapport n°1 pour le 26. J’ai un rendez-vous très important à Chambéry. Tu le recevras le 30.

Bien cordialement,

 

Julien

 

 

-          Il ne me reste plus qu’une chose à faire… fit Julien en souriant à Alice.

Aussitôt, il cliqua sur « Envoi ».

-          Je vais peut-être devoir me trouver un nouveau travail dès demain, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

-         Je vous parie que non, répondit Alice, il a trop besoin de vous. Vous pensez… un cadre aussi  investi que vous, ça ne court pas les rues !

-          Vous avez peut-être raison… on verra bien… mais pour l’instant… alors, ce verre, on va le boire quand ?

Alice sourit. Julien n’était plus le même, plus du tout le même. C’est incroyable comme une panne de train un soir de Noël peut vous changer un homme !

 

 

Martine 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



05/12/2015
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