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Mariage au marais

Mes chers amis,

 

   Il y a quelques mois, je visitais le site Librinova, sur les conseils d’une amie, quand tout à coup je suis tombée par hasard sur le dernier concours littéraire organisé, sur le thème de la résilience : « Un merveilleux malheur ». J’étais justement en train d’écrire un nouveau roman qui correspondait tout à fait au sujet. Il me restait un chapitre à terminer. Pourquoi ne tenterais-je pas ma chance ? Ai-je alors pensé. Eh bien voilà que c’est fait et qu’à ma grande joie, j’ai obtenu le 2ème prix.

 

   C’est pourquoi suite à ce concours, j’ai le plaisir de vous annoncer la parution de ce roman, intitulé « Mariage au Marais. Ce livre est actuellement disponible au format numérique – PDF, EPUB et MOBI sur Librinova, ainsi que sur Amazon et dans toutes les librairies numériques dont vous trouverez la liste ici. Il sera prochainement disponible également au format papier.

 

 

 

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4ème de couverture :

 

Amandine est une jeune femme fantasque, écologiste convaincue, qui croit aux contes de fées, aux sorcières et aux lutins. Elle tient absolument à ce que son mariage ait lieu dans un arbre, dans la cabane des jeux de son enfance. Pour cette occasion, Ernestine, sa grand-mère, tout aussi excentrique que sa petite-fille, met son manoir à la disposition de la famille. Aucun des invités ne se doute que cette belle autant qu’étrange demeure de caractère ne possède ni l’électricité ni l’eau courante, selon la volonté expresse de sa propriétaire. Dans ce contexte très particulier vont se croiser, se découvrir ou se retrouver des personnages aux destins douloureux ou singuliers. Durant plusieurs jours, ils vont apprendre à se connaître et à s’aimer. L’absence de commodités et l’étrangeté des lieux vont créer un terrain propice aux expériences cocasses, émouvantes ou inquiétantes, voire angoissantes. Chacun d’entre eux va vivre une aventure inoubliable. Initiatique pour certains, déterminante pour d’autres, émotionnellement révélatrice pour tous.

 

 


 

PRESENTATION DE QUELQUES PERSONNAGES

 

JULIE ET DAMIEN

 

 

   Avant même d'avoir quitté l'appartement, il l'avait senti. Puis su avec certitude : ce week-end serait le dernier round. L'ultime épreuve. La tête sur l'échafaud. Ou bien l'inverse. Allez savoir… Quitte ou double.

 

   Julie avait les mains crispées sur le volant, la mine boudeuse. Elle passait les vitesses d'une main nerveuse, l'œil rivé sur la route. Soudain, surgi de nulle part, un chien traversa juste devant eux. Sans regarder dans le rétroviseur ni actionner le clignotant, elle donna un brusque coup de volant qui leur fit faire un écart d'au moins cinq mètres. Le chauffeur du véhicule qui les suivait, fort heureusement à une distance raisonnable, fit crisser ses pneus en freinant à mort, puis les bombarda aussitôt de décibels furieux en laissant sa main plaquée sur le klaxon. Finalement, le dernier round sera peut-être pour aujourd'hui... pensa Damien, fataliste. Il nous reste quand-même cinq cent kilomètres à parcourir ! 

 

   Depuis six mois qu'ils se connaissent, Julie et lui, Damien avait la sensation permanente de passer une sorte d'examen d'aptitude. Chaque nouvelle épreuve étant plus difficile que la précédente. Cette fille a un caractère de cochon et une façon exaspérante d'affirmer son féminisme, se disait-il à chacune de ses sautes d’humeur ou de ses accès d’autoritarisme. Cette fois, elle avait tenu mordicus à prendre le volant la première. Si jamais il avait manifesté la moindre velléité de contestation, elle serait immédiatement montée sur ses grands chevaux. Sans aucun doute. Comme si l'ordre des choses avait la moindre importance ! Mais pour avoir la paix, il avait laissé tomber. Et c'était ainsi pour tous les détails de leur vie commune, chacun d’eux constituant une sorte de test. Elle guettait sans cesse ses réactions. Il le voyait dans la prunelle brillante de ses petits yeux perçants, dans le lobe tressaillant de son oreille fine, toujours à l'affût d'un mot mal placé, d'une erreur de langage, d'un lapsus. Si d'aventure il démontrait un seul petit signe de machisme envers elle, à quelque moment que ce soit, elle l'éjecterait probablement aussitôt de sa vie. Et de la voiture par la même occasion. Comme ça, d'un claquement de doigt. Elle était comme ça, Julie. C'est sûrement dû à la mauvaise expérience qu'elle a vécue avant de me connaitre, se disait-il à chaque fois, comme pour mieux l'excuser. Une expérience nommée Marcus. Le genre de type à éviter à tout prix, mais que Julie avait malencontreusement laissé entrer dans sa vie et qui l'avait rendue très malheureuse. En un sens, il la comprenait. Elle n'avait sûrement aucune envie de se tromper une deuxième fois ni de revivre une relation toxique. Mais tout de même, ils se connaissaient depuis plusieurs mois, maintenant, tous les deux ! Elle avait quand-même eu largement le temps de se rendre compte de sa fiabilité et du fait qu'elle pouvait avoir toute confiance en lui ! Mais non, l'examen de passage s'étalait en longueur. Il avait beau chercher, il ne distinguait aucun signe de déridage sur le visage presque constamment fermé de sa compagne, ni aucune petite lueur d'enthousiasme. Et il commençait à en avoir sérieusement assez !

 

   Seulement voilà, le problème – et c'était un problème majeur –, c’était qu'il était fou amoureux d'elle. Et puis, le point positif dans tout ça, après tout, c'était que la vie avec elle n'était pas monotone. Elle était même passionnante. Et mouvementée. Ah ça, pour être mouvementée, elle l'était ! Il lui fallait toujours de la nouveauté, à Julie, de l'originalité, de l'anticonformisme. Un trait de famille, certainement... Parce que question originalité, elle n'arrivait tout de même pas à la cheville de sa sœur : Amandine de son prénom. Cause de leur dernière dispute expliquant la mine renfrognée de sa chère et tendre. Cause également de leur présence dans cette voiture, sur cette route nationale où la circulation était plutôt fluide et douce, contrairement à l'élocution hachée et cinglante de Julie.

 

   Depuis environ un quart d'heure maintenant, elle massacrait la boîte de vitesse de ses gestes spasmodiques. Son pied nerveux appuyait sur la pédale de frein de manière intempestive. Ce qui, de l'extérieur, devait leur donner à tous les deux l'air de ces petits chiens que l'on posait jadis sur la plage arrière des voitures et qui remuaient la tête à la moindre secousse. Et tout ça parce qu'il avait osé dire de sa sœur qu'elle était un peu barrée ! Quel sacrilège ! Quel crime de lèse-majesté ! Pourtant c'était bien vrai qu'elle était un peu déjantée, sa sœur, avec ses idées biscornues qu'elle imposait en plus sans vergogne à tout le monde, sans jamais se soucier de l'avis des uns est des autres ! Mais attention, il ne fallait pas toucher à Amandine ! Jamais ! Ni à aucun autre membre de sa famille, d'ailleurs. Même si Julie pensait bien souvent la même chose de sa sœur, elle seule avait le droit de faire des remarques à son propos. Et là, Damien avait osé en faire une des plus désobligeantes, de remarque. Alors la mouche des jours d'orage avait instantanément piqué Julie. Et maintenant, elle était remontée pour au moins trois cent kilomètres ! À cette pensée déprimante,  Damien décida de tout faire pour apaiser les choses :

   — Tu ne vas quand-même pas me faire la tête pendant tout le trajet ? Qu'est-ce que j'ai encore dit de mal ?

  — Ce que tu as dit de mal ? Ce que tu as dit de mal ? Non mais je rêve ! Je voudrais bien savoir comment tu réagirais si je traitais ton frère de cinglé comme tu le fais pour ma sœur !

  — Premièrement, je n'ai pas traité ta sœur de cinglée. Et deuxièmement, je trouve que tu prends la mouche un peu trop facilement. Te rends-tu compte de l'agressivité avec laquelle tu me parles ?

  — Il y a franchement de quoi ! Tu n'arrêtes pas de critiquer tout et tout le monde. Et particulièrement les gens auxquels je tiens. Je me demande si tu ne serais pas un peu jaloux, par hasard...

  — Ça ne fonctionne vraiment pas bien dans ta tête. Pourquoi serais-je jaloux ? J'ai seulement osé dire que ta sœur avait encore voulu se faire remarquer avec ce mariage, c'est tout !

  — Se faire remarquer ! Se faire remarquer ! Et voilà ! C'est tout à fait toi, ça ! C'est bien ta manière « petit bourgeois » de réagir, tiens ! Il ne te serait pas venu à l'esprit que c'est seulement sa façon à elle d'être en conformité avec son style de vie écolo ? Ou tout simplement qu'elle trouve cette idée réellement géniale ? C'est son mariage, tout de même, merde !

  — Ne sois pas grossière, s'il te plaît. Ok, je respecte sa manière de vivre écolo. Mais elle n'était pas obligée de se marier dans un arbre.

  — D'abord, elle ne se marie pas dans un arbre, mais dans une cabane dans un arbre, ce n'est pas la même chose. Et puis, si ça lui plaît à elle ? C'est son mariage, point barre !

  — Ok, ok, n'en parlons plus.

  — …

  — J'espère au moins qu'il ne pleuvra pas. Parce que je ne sais pas si tu as remarqué, mais l'arbre en question, d’après la photo, c'est pas un baobab. On n'y logera pas tous, dans cette minuscule cabane. Pour la plupart d'entre nous, en tout cas, nous serons dehors, sur l'herbe. En cas de drache, vu qu'ils annoncent des orages, ta jolie petite robe bleu clair va virer à l'indigo. Et je ne te parle même pas de tes escarpins blancs.

  — Pff…

  — Tu as pensé à prendre des bottes de caoutchouc et un parapluie ?

  — Arrête…

  — Le mieux, c'est de s'habiller tout de suite en Tarzan et Jane. Ça va pour toutes les météos, ces tenues.

Julie éclata de rire.

Trêve de dispute. Pour cette fois, du moins.

 

 

   Après deux cent kilomètres, Julie se sentait fatiguée. Il fallait dire qu'elle s'était couchée tard la veille au soir et qu'ensuite, elle avait eu une nuit très agitée. Ses problèmes de boulot l'obsédaient littéralement. Elle aurait bien aimé réagir autrement, se montrer forte, rester zen en toutes circonstances, mais elle n'y arrivait pas. Elle prenait trop les choses à cœur. Elle ruminait. Même la nuit. Pas étonnant qu'elle fût si fatiguée ! Pourtant, pas question de se montrer faible, surtout devant Damien. Elle savait trop bien ce qu'entraînait le fait de laisser voir ses faiblesses à un homme ! C'était d'ailleurs pourquoi elle avait tenu absolument à conduire en premier. Mais là, ses yeux se fermaient tous seuls. Alors s'ils voulaient avoir une toute petite chance d'arriver vivants à destination, tous les deux, il était peut-être temps qu'elle passe le volant à Damien.

 

   Elle actionna le clignotant, puis s'engagea vers une aire de stationnement. La sensation de ralentissement de la voiture réveilla tout doucement Damien, lequel, de toute façon, ne dormait que d'un œil. Il tourna la tête vers Julie et l'interrogea en silence.

   — Je suis fatiguée, lui dit-elle. Je n'arrive pas à garder les yeux ouverts. Je sais qu'on avait dit trois cents kilomètres chacun, mais tu veux bien prendre le volant tout de suite ?

   — Bien sûr, chérie, pas de problème.

   Damien descendit aussitôt du véhicule et se mit au volant, de bonne humeur. Julie sourit. Elle n'avait jamais vu quelqu'un sortir aussi facilement du sommeil avec un aussi beau sourire. Il est quand-même super, mon nouvel amoureux, se dit-elle. Pourtant, je ne suis pas toujours très sympa avec lui. Il va falloir que je fasse plus d'efforts, sinon il va vite en avoir assez. Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça… C'est un type bien, attentionné, bourré d'humour. Il m'aime et me respecte. Je suis bien avec lui. Et puis, on ne s'ennuie jamais tous les deux. Alors pourquoi est-ce que je ne peux m'empêcher de l'agresser ? Je voudrais qu'il me quitte que je ne m'y prendrais pas autrement. Je tiens à lui, bon sang ! Je n'ai pas du tout envie qu'il parte ! Voilà, je l'ai dit. Enfin… je l'ai pensé. Pourvu qu'il ne m'entende pas penser, en plus. Avec tous les dons qu'il a, il possède peut-être aussi celui-là… Et puis après tout, même si c'est le cas, ce n'est pas grave. S'il n'éprouvait aucun sentiment pour moi, il serait déjà parti, non ? Avec tout ce que je lui balance comme vacheries à longueur de temps ! Il faut même qu'il soit sacrément accroché !

Inconscient des pensées intimes de Julie, Damien lui dit gentiment, le sourire aux lèvres, et ponctuant sa phrase d'un clin d'œil :

   — Ça va chérie ? Tu peux dormir sur tes deux oreilles, tu sais. Ne t'inquiète pas, j'ai la bête en main. Elle m'obéit au doigt et à l'œil.

Elle lui répondit par un sourire. En cet instant, elle vit dans les yeux de Damien tout ce qu'il était, tout ce qui l'avait séduite chez lui et qui le rendait si précieux à ses yeux. Elle aurait voulu se noyer dans son regard, là, tout de suite, en cet instant unique, presque magique, où elle prenait vraiment conscience de son amour pour lui. Damien décela aussitôt dans l'intensité de son regard un comportement inhabituel chez elle, se demandant même s'il n'était pas en train de rêver. Il en fut aussitôt attendri, ému comme au premier jour de leur rencontre. C'était un regard profond, émerveillé et sensuel, dans lequel il aurait aimé se perdre, mais qu'en cet instant il ne pouvait soutenir, hélas, au risque de quitter la route. Il sourit simplement, ravi. Heureux. Amoureux comme jamais. Julie posa tendrement la main sur sa cuisse et lui répondit :

   — Merci, chéri. Tu as raison, j'ai besoin de dormir.

Aussitôt, elle se laissa aller nonchalamment sur l'appui-tête et ferma les yeux, le sourire aux lèvres, heureuse, elle aussi, à la pensée de ce beau week-end qu'elle s'apprêtait à passer avec son amoureux. Et ce, qu'il fasse soleil, qu'il pleuve ou bien qu'il vente.

 


 

JANICE

 

   Dès les premiers mots elle l’avait su avec certitude. C’était lui qu’elle attendait depuis toujours. Un jour, ses rimes sombres s'étaient mises à danser devant ses yeux ébahis. Valse macabre sur l'écran noir de ses nuits blanches. Les syllabes volaient en pleurant, explosaient de lumière dans l'ombre angoissante des souvenirs douloureux. Ses mots étaient sa voix dans le désert. Son glaive et son armure. Son drapeau. Son glas dans les ténèbres. Son chant de délivrance.

 

   Jamais elle ne saurait vraiment comment ni quand elle avait entendu son cri. Car il s'agissait bien d'un cri. Plus qu'un cri. Un hurlement interminable qui jaillissait de ses mots en un flot continu et qui perçait l'infini de sa peine étouffée. Un vagissement de souffrance et de désespoir. Un SOS. Un appel de dernière heure. Son cri était devenu le sien à elle aussi, en un instant. Comme si son âme s'était soudain fondue dans la sienne, cette autre inconnue, palpitante et rebelle.

 

   Quelques mois auparavant Janice avait décidé d'ouvrir un blog. Comme des milliers d'autres avant elle, elle avait un jour éprouvé le désir de s'exprimer sur la toile. D'y livrer ses ressentis. Sa vision de la vie, du monde. Ses espoirs, ses rêves. En vers. En prose. En chanson, En image. Pourquoi cette idée avait-elle jailli un jour dans son esprit, telle une évidence ? Pourquoi en elle, pour qui le mot « discrétion » était depuis toujours comme une armure contre le mal potentiel, une protection contre l'orgueil aussi ? Pourquoi avait-elle décidé de rejoindre cette communauté des âmes sensibles éprises d'idéal et de liberté, qui surfent sur la toile comme ils naviguent sur un radeau à la dérive ? Car la plupart des blogs vers lesquels elle se sentait irrésistiblement attirée suintaient la souffrance et la solitude, la désespérance d'une autre vie, d'un ailleurs plus lumineux et plus pur. Elle-même ne faisait pas partie de ces âmes en errance, oh non ! Elle avait trouvé en son être intérieur, et depuis fort longtemps, au hasard de sa route et au gré d'une expérience troublante avec la mort, un désir puissant, lumineux et conquérant de vivre ses rêves jusqu'à l'ultime. Elle voulait plus que tout les faire fructifier, les partager, pour mieux éclairer le ciel de ceux qui s'en sentaient encore incapables, puis ressentir en retour le bonheur d'avoir été utile à quelqu'un. Mais de sa part, point de sentiment négatif, pessimiste, défaitiste, encore moins alarmiste. De manque affectif non plus. Du moins le croyait-elle en toute bonne foi.

 

   Jusqu'à ce jour où pour répondre au commentaire d'un visiteur au pseudo de Mika'il qui venait de passer sur ses pages, elle s'était rendue à son tour sur les siennes. Dès qu'elle avait posé les yeux sur l'un de ses poèmes, elle avait été conquise. En un instant. En un seul souffle. Après avoir lu la dernière ligne, figée d'admiration et d'attente impatiente, elle était mollement retombée sur sa chaise. Tout son corps s'en était retrouvé parfaitement détendu, son esprit apaisé. En apesanteur. Comme après une séance de relaxation profonde. Elle en avait eu les larmes aux yeux. Non de tristesse due à la teneur sombre et lourde des mots qu'elle venait de découvrir, mais bien parce qu'elle avait entrevu en eux autre chose, au-delà. Une sorte d'espérance larvée attendant d'être révélée. Et aussi parce que les mots de cet être tourmenté qui écrivait divinement bien, ressemblaient étrangement aux siens, ces mots qu'elle aurait pu elle-même écrire un jour, il y avait de cela très longtemps. Ces mots qu'elle percevait encore parfois lorsqu'ils parvenaient à percer le halo radieux de son esprit, malgré sa volonté tenace d'être heureuse et son acharnement à défier la nostalgie.

 

   Au souvenir de ces moments hors du temps, Janice se laissa aller tout doucement, bercée par l'écho de ces rimes qui continuaient à résonner en elle. Jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle avait la sensation indescriptible d'un bien-être total, d'une plénitude inexprimable. Inexplicable aussi. Comme un sentiment de retour au bercail. Et par-delà la profonde compassion qu'elle éprouvait pour cet être malmené par la vie, visiblement en état de grande souffrance, elle ressentit aussi cette merveilleuse et rarissime impression éprouvée lorsque l'on rencontre pour la première fois cet être qui nous correspond totalement. Sans même qu'on le connaisse encore. Sans que l'on puisse en expliquer la raison. Seulement parce que par l'alchimie d'un instant magique, un instant unique de sa vie, l'on a tout à coup l'étrange certitude d'être enfin complet. Unifié. Guéri. Réparé de l'intérieur. Transcendé.

 

   Était-ce ce que l'on appelait faire l'expérience de la rencontre avec son âme-sœur ? Janice était-elle en train d'expérimenter cela ? Elle l'ignorait encore, mais cette première visite dans l'univers de Mika'il fut la première d'une longue série d'autres, qu'elle-même lui faisait régulièrement sous le pseudo de Dana, attendant avec impatience ses propres visites à lui dans son univers à elle.

   Quand elle disait « lui », elle n'était d'ailleurs pas absolument sûre qu'il s'agisse bien d'un homme. Certes, sa façon d'écrire, les mots employés, la teneur de ses textes, la virilité de ses rimes et de sa prose, et bien sûr les mots et adjectifs employés pour s’exprimer et se décrire, laissaient deviner un auteur masculin, mais après tout, elle se trompait peut-être. On avait déjà vu des femmes écrire comme des hommes. On avait même vu des femmes se faire passer pour des hommes, chose aisée sur la toile lorsque l'on préfère rester caché derrière un pseudo.

 

   Janice était une femme plutôt réservée, discrète, secrète, voire introvertie, bien qu'armée d'un esprit bouillonnant d'idées nouvelles et originales. Dana était libre et indépendante, sûre d'elle, déterminée. Elle allait de l'avant, arborant fièrement le drapeau de la liberté, rayonnante d'espoir pour demain, vibrante de passion pour la vie, rebelle, toujours partante pour les causes justes, touchante de simplicité, de naïveté parfois, animée qu'elle était d'une volonté farouche de changer le monde. Janice et Dana étaient bel et bien une même et unique personne, Dana étant tout simplement la révélation au grand jour d'une Janice libérée de ce carcan de soumission apeurée qui l'entravait depuis toujours.

Janice était ce que l'on peut appeler une femme sans histoire. Mariée. Mère de deux enfants déjà adolescents. Profession : secrétaire de direction. Une existence bien huilée, partagée entre ses activités professionnelles souvent stressantes, son rôle d'épouse non moins stressant, et celui de maman, de loin celui qui la motivait le plus et lui donnait aussi le plus de satisfaction. Non pas qu'elle attendît de ce rôle de mère quelque-chose de gratifiant pour elle-même, ni même une quelconque reconnaissance, non. Janice était de ces mères parfaitement conscientes du fait que leurs enfants ne leur appartiennent pas, qu'ils sont là pour un temps, celui de l'apprentissage de la vie. Elle savait aussi qu'un jour ils partiraient, que c'était dans l'ordre des choses, car eux aussi devaient découvrir la vie de leur propres yeux et en affronter les obstacles munis de leurs propres armes. Elle avait bien conscience du fait que le rôle d'une mère ici-bas est d'offrir à ses enfants le maximum de bagages utiles pour affronter toutes les épreuves de la vie. Et c'était bien ce qu'elle faisait, jour après jour, avec beaucoup d'application, d'enthousiasme et de bonne conscience. Pensant bien faire. Faisant au mieux. Ce qui ne l'avait pas empêchée un jour de se voir affublée du surnom désobligeant de « mère-poule ». On dit qu'il vaut mieux être « mère-poule » que mère indifférente, abusive ou tortionnaire. Mais dans la bouche de ses enfants, ce terme résonnait comme un reproche. Peut-être avaient-ils compris, inconsciemment, que cette fonction de mère légèrement possessive occultait complètement toutes les autres, celles de sa vie de femme, dans sa sphère amoureuse, culturelle et sociale. Sans doute avaient-ils compris aussi, d'instinct, que l'absence de vie amoureuse de leur mère altérait, d'une certaine manière, l'amour qu'elle leur portait. Car tout en étant la meilleure des mères, elle reportait en même temps sur eux, depuis des années, toute l'attention et l'affection dont elle était privée dans sa vie de couple. Pour Janice, la tendresse n'était ni plus ni moins qu’un pigeon voyageur venu se poser un jour sur sa vie, puis reparti un matin, sans préavis, après avoir déposé en cadeau sur ses épaules une écharpe rêche au doux nom de solitude. Et elle l’endurait chaque jour un peu plus, cette solitude de plus en plus prégnante. Au point que celle-ci faisait naître devant ses yeux, de plus en plus souvent, l'image d'un insecte pris dans une toile d'araignée. Une solitude avec un parfum : celui du pourrissement des feuilles d'automne. Un visage : celui de la faucheuse, noir, caché sous un capuchon tout aussi ténébreux. Un son : celui du métronome qui égrène les secondes, d'interminables secondes. Un goût : celui du sang, coulant à flot d'une plaie ouverte. Une texture : celle d'un biscuit périmé depuis longtemps, qui se désintègre en poussière sous des doigts fébriles et impatients. Une solitude rance, à l'odeur tenace, à l'écho sournois et dédaigneux. Une ombre dans la nuit.

 

   Ce matin là, quand elle en prit subitement conscience, Janice ressentit un profond malaise et un vide immense. Les larmes se mirent à couler, d'abord doucement, puis à flot. Elle en était là de sa vie : seule et désemparée. Un seul être réussissait cependant à dissiper par instant cette amère solitude : Micka'il. Il lui suffisait de lire une seule de ses lignes et elle se sentait immédiatement transportée. Où, en quel temps, en quel lieu, elle eût été bien incapable de le dire, mais dans ces moments là, une chose était sûre : elle n'était plus là. Elle était ailleurs, dans un autre monde. Apaisée, heureuse. Au point qu'elle ne pensait plus qu'à revivre encore et encore ces moments. Avec impatience. Joie anticipée. Gourmandise. Elle savourait chacun de ces instants comme un bonbon au caramel, le faisant durer le plus longtemps possible. Jusqu'à l'ultime seconde, celle où elle parvenait à la dernière ligne de son poème. C'était généralement la plus belle, la plus intense, celle qui lui laissait à chaque fois un arrière-goût d'inachevé et qui la propulsait au plus haut sur la gamme des notes de musique de son corps. Elle en était arrivée à ne plus rien désirer d'autre que ces moments privilégiés de rencontre avec cet être désincarné, tout entier contenu dans ses rimes. Le matin, elle se levait en pensant à lui. Le soir, s'endormait en pensant à lui. Et chaque moment de la journée était ponctué d'une pensée vers lui. Une pensée innocente et pure, mais vibrante d'émotion contenue. Il était devenu son obsession, son ombre. Elle commençait à s’en inquiéter, à se demander si c'était une bonne chose, car elle en venait même à négliger tous les autres compartiments de sa vie. De sa vie réelle. Peut-être devrait-elle espacer ces moments de rencontre virtuelle avec lui… Finalement, le mariage de sa nièce auquel elle s'apprêtait à assister, serait peut-être l'occasion de faire un break, le temps de remettre ses idées en place.

 

   Sergio, son mari, refusait de l'y accompagner. Trop de travail, soi-disant. Il ne pouvait se permettre de laisser ses dossiers pendant plusieurs jours. Par ailleurs, faire plus de huit cent kilomètres en voiture pour un week-end n'était pas vraiment indiqué pour son dos, trop malmené ces temps derniers. Il préférait se reposer tranquillement à la maison. Eh bien, grand bien lui fasse ! se dit Janice, vexée qu'il ne fasse pas au moins un petit effort pour le mariage de sa belle-sœur. J'irai seule, comme d'habitude. Et puis finalement, ce n’est pas si grave. Prenons les choses de façon positive, ce break nous fera sans doute le plus grand bien à tous les deux. Même pas cinq secondes plus tard, elle se remit à penser différemment : non, décidément, cette défection de Sergio n’est pas acceptable. De toute façon, il n'a jamais aimé la famille de mon beau-frère. Il est vrai qu’ils sont tous un peu spéciaux, surtout Ernestine et Amandine. Et puis tous les autres ont aussi des caractères bien trempés. Il n'est pas rare que les mots fusent et se terminent par de mémorables disputes familiales. Mais ils ont tous le cœur sur la main et ont toujours reçu Sergio avec beaucoup de gentillesse, même si lui n'a jamais fait beaucoup d'efforts de son côté. Ils ne méritent vraiment pas un tel dédain de sa part. Et moi non plus, d’ailleurs, je ne le mérite pas. Enfin, c'est comme ça, personne n’y peut rien… ce ne sera tout bonnement qu'un affront de plus de sa part…

 

 


 

 

   Parfois, les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Nos peurs, présentes ou passées, nous retiennent prisonniers. Elles nous empêchent de distinguer ce qui est bon pour nous. Nous ne voyons pas les signes ou si nous les voyons, nous n’en tenons pas compte. Nous préférons le ronron rassurant de nos bonne vieilles habitudes, même quand elles sont ennuyeuses. Au risque de souffrir.

 

   Mais la vie se charge un jour ou l’autre de nous confronter à nos peurs et à nos doutes. Elle nous offre les opportunités de prendre de nouvelles routes, de croiser d’autres destins. Car la vie, elle, n’est pas en cage. La vie est libre. Elle vole comme l’oiseau. Au vent de l’amour, son autre. Miroir d’elle-même. La vie nous convie à nous rappeler qui nous sommes. Des êtres libres, comme elle. Des aventuriers, comme elle. Des amoureux, comme elle.

 

  

 

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https://www.librinova.com/librairie/martine-plouvier-vivien/mariage-au-marais

 

Merci de votre visite.

 

Bien amicalement,

Martine

 

 

 

 

 

 



11/05/2018
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