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Les gardes du cœur / Pour que survive l'espoir : épisode 1

  

 

"Chassé de chez moi, j'ai quitté mes champs.

On m'a mis dehors comme un vrai mendiant.

Dans la même foulée, on m'expulse encore,

Car la ville s'étend, tout' ses griffes dehors."

 

La complainte du bidonville : favela de goiâna 1979

 

 

1

 

 

 

   Salle comble et humeur sombre, ce jour-là. Laura slalomait à toute vitesse entre les tables, priant pour qu’aucun client ne recule brusquement sa chaise. Elle était hypertendue. À tel point qu'elle risquait à tout moment de faire tomber son plateau. Comment faisait Daniel, son collègue et ami, pour garder son aisance et son sourire dans cette cohue de fin de samedi après-midi ? Comment pouvait-il garder son insouciance et sa bonne humeur ? Son humour aussi, alors qu'en ce jour exceptionnellement orageux du mois de février, la clientèle de la brasserie était tout aussi énervée qu'énervante. Entre deux tables, il prit le temps de s'approcher d'elle et de lui souffler dans le creux de l'oreille, avec sa malice coutumière :

— Tout va bien Laura ? Allez... plus qu'une heure à tenir. Ça va aller... Enlève ton masque de vilaine sorcière. Range ton balai.

Elle ne put s'empêcher de sourire et lui répondit du tac au tac :

— Attends un peu d'y goûter, à mon balai de sorcière, tu vas voir.      

— Mmm... Ça doit être un vrai plaisir de se faire bastonner par toi, ensorceleuse Laura.

   Elle éclata de rire en remportant son plateau vide au comptoir. Cinq secondes plus tard, celui-ci était déjà rempli de deux nouvelles commandes. Aussi vite, elle repartit vers le fond de la salle. Elle déposa deux bouteilles de soda sur une table où deux jeunes amoureux se dévoraient des yeux en ne remarquant même pas sa présence. Puis elle apporta son café crème au client de la table à côté. Elle avait déjà détecté quelque chose d’atypique chez ce type sans âge, au moment où elle avait pris sa commande. Elle ne l'avait pas vu entrer. Il semblait de taille moyenne et trapu. Les cheveux châtain clair, la peau hâlée. Il était sans doute plutôt beau garçon, les jours où il était de bonne humeur, mais ce jour-là, à cet instant-là, les traits de son visage, déformés par un rictus mauvais, le rendaient aussi laid que tout à fait antipathique. Quand, en prenant sa commande, Laura lui avait demandé d'un ton poli ce qu’il désirait boire, il l’avait dévisagée de ses grands yeux noirs complètement ronds pendant au moins dix secondes, sans lui répondre. Et c’était très long, dix secondes en station debout devant quelqu’un qui vous scrute avidement en silence, comme s’il cherchait à vous avaler par les yeux ! Elle avait eu le temps de lui poser trois fois la question, avant qu’il ne daigne lui commander un café-crème avec une voix d’outre-tombe à vous glacer le sang, doublée d’un fort accent étranger. Elle n'était pas spécialement impressionnable, mais là, elle dut bien reconnaître que le type la mettait mal à l'aise. Et voilà qu’à présent il la suivait du regard, le corps figé, droit comme un i, l’œil noir. Elle posa en hâte la tasse de café sur la table. Comme elle s’y attendait, elle n'eut droit à aucun remerciement. Silence total et deux yeux mauvais rivés sur elle.

— Tu as vu le type du fond ? lui demanda Daniel, tout en riant sous cape, il n’arrête pas de te fixer. Si ça continue, ses yeux vont lui sortir des orbites !

— Merci, j’avais remarqué.

— Tu as un de ces succès quand même ! Ça ne va pas du tout ça…tu me voles la vedette !

— Oh mais je te laisse volontiers ma place, aucun problème. Très peu pour moi. Il a l’air fêlé ce type. Il ne m’a pas quittée des yeux depuis qu’il est entré.

— Qu’est-ce que tu veux... quand on se retrouve nez à nez avec une aussi ravissante jeune femme que toi, on ne veut pas perdre une miette de ses allées et venues !

— Arrête, c’est pas drôle. Je te dis qu’il n’est pas net ce type.

— Mais non…tu te fais des idées. Il est peut-être timide, tout simplement ! Ne t’inquiète pas, il va bien finir par se lasser.

 

   Mais l’individu en question ne se lassa pas le moins du monde. À l’heure de la fermeture, c’est-à-dire deux heures plus tard, il était toujours là, n’avait pas bougé d’un iota, le regard toujours fixé sur Laura. Daniel le pria gentiment de s’en aller. Confronté à son tour au refus silencieux de l’énergumène, il fut obligé de hausser le ton. Le client se leva enfin, de mauvaise grâce. Il quitta la brasserie non sans avoir auparavant gratifié Laura d'un regard incendiaire. Elle se demandait ce qu'elle avait bien pu dire ou faire à cet homme pour qu’il la fusille du regard avec autant de haine. Daniel proposa de la raccompagner chez elle. Elle refusa, acceptant toutefois d'être escortée jusqu’à sa voiture. Sur le parking, il attendit que Laura démarre le moteur, puis, constatant que tout était normal, s’éloigna en lui adressant un petit signe amical. Elle se dépêcha de sortir du parking, saisie d’un étrange pressentiment. Puis, toutes les deux secondes, elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle était pourtant bien consciente de l’inutilité totale de ce geste, puisqu’il faisait noir, que les quelques voitures qui la suivaient avaient leurs phares allumés et qu’il lui était donc tout à fait impossible de voir qui se trouvait à l’intérieur des habitacles.

 

   Vingt minutes plus tard, elle se garait devant chez elle, un peu plus rassurée. Aucune voiture ne semblait l’avoir suivie. Elle s'en voulut d’être aussi ridiculement froussarde. Il n’y avait absolument aucune raison d’avoir peur. À la brasserie, un inconnu avait passé son temps à la reluquer, et alors ? Il n’était pas le premier et ne serait pas le dernier. Combien de fois s’était-elle déjà fait draguer depuis le temps qu'elle travaillait là ? Combien de fois avait-elle déjà repéré des regards insistants ? Oui, mais… deux heures d’affilée, combien de fois ? Jamais. Non, jamais. Jusqu’à ce soir... Elle poussa sur le bouton de la minuterie, espérant que personne ne surgirait de l’ombre avant que la lumière ne s’allume. Rien de tel ne se produisit. Elle se dirigea vers l’ascenseur, appuya sur le bouton d’un doigt impatient. Jamais cette maudite boîte qui tombait tout le temps en panne ne lui avait paru si poussive. Elle râla à voix basse : « dépêche-toi un peu ! Allez ! » Comme si l’ascenseur allait l’entendre et comprendre que ce soir-là, il fallait faire fissa ! Dès qu’il fut là, elle s’engouffra à l’intérieur avec autant de précipitation qu’un passant dans un grand magasin chauffé un jour de grand froid. Une fois dedans, il lui fallut un centième de seconde pour appeler son étage. Toujours le même inexplicable pressentiment lui serrait la poitrine, alors qu'elle n'avait rien repéré d’anormal, ni sur la route, ni dans le hall. Des images de ses derniers cauchemars lui revinrent subitement en mémoire. Et s'il s'était agi de rêves prémonitoires ? Soudain, elle souhaita si fort avoir le don de se téléporter, qu'elle eut vraiment la sensation que ses jambes s’étaient allégées. Ce n’était malheureusement qu’une impression. Elle dut attendre que s’ouvre la porte de l’ascenseur, avec une lenteur exaspérante et un bruit de ferraille tout aussi crispant, pour se retrouver sur le palier, devant son entrée, dans la pénombre. Son pressentiment ne faisait qu’enfler au fil des secondes. De longues, très longues secondes qui la séparaient encore de son appartement et qui rythmaient ses fouilles archéologiques à la recherche de ses clés dans son sac besace. Mais pourquoi n'avait-elle pas eu l’idée de les sortir quand elle était encore en sécurité dans sa voiture ? Elle sentit une présence derrière elle, perçut un bruit de froissement. Un son imperceptible en temps ordinaire mais qui, ce soir-là, résonnait étonnamment dans le couloir désert, en cet instant où Laura avait les cinq sens en alerte. Elle crut voir une ombre, perçut un étrange son de voix. Des frissons lui parcoururent l’échine. La main plongée dans son sac, cherchant à tâtons les clés de son salut, elle lança des regards inquiets à la ronde. Enfin, elle entendit un cliquetis familier. Elle sortit ses clés, enfonça la plus petite dans le trou de la serrure, entra vite chez elle, referma la porte précipitamment, la verrouilla, puis s’y adossa avec un profond soupir de soulagement, juste après avoir allumé la lumière. C’est seulement alors qu'elle se moqua d'elle-même en riant. « Tu lis trop de polars ma vieille, et voilà le résultat ! Tu entends des voix, tu as des visions… il est temps de revenir à des lectures plus saines ! »

 

   Avant même de poser son sac et de retirer son manteau, elle fila vers la chaîne hi fi et s’empressa de l’allumer pour briser le silence et penser à autre chose. Mais les notes de musique n’eurent cette fois aucun effet décontractant sur elle. À peine cinq secondes plus tard, elle ne put s’empêcher de retourner à la porte et de regarder par l’œil-de-bœuf. La vision qu'elle eut alors la projeta instantanément en arrière : l’iris d’un œil, collé de l’autre côté ! Elle en eut le souffle coupé et resta pétrifiée, incapable de bouger. Les battements de son cœur résonnaient en elle comme ceux d’une grosse caisse. Elle n’entendait même plus la musique. Après quelques secondes de prostration totale, elle regarda de nouveau par l’œil-de-bœuf. Tout était redevenu normal. Elle ne distinguait que le palier désert plongé dans la pénombre. Elle poussa un soupir de soulagement, sans toutefois être totalement rassurée. Elle n’avait quand même pas eu la berlue ! Il y avait bien un œil, là, à l’instant, qui fixait son œil à elle ! Elle se dirigea vers la fenêtre du salon et regarda sur le parking et dans la rue en contrebas. Tout semblait normal en ce soir de février. Les habitants étaient cloîtrés au chaud chez eux, devant leur poste de télévision. Il était 21 h 30 et à part quelques voisins obligés de promener leurs chiens tous les soirs, il n’y avait jamais personne dans la rue à cette heure-là.

 

   Elle se fit réchauffer les restes d’une carbonnade qu'elle avait préparée la veille pour sa tante, prit un plateau, puis s'installa devant la télévision. Elle mangea sans appétit et suivit les images du film d’un œil distrait. Elle était à l’affût du moindre bruit suspect. Mais rien d’anormal ne se produisit par la suite. Elle regarda encore plusieurs fois dans l’œil-de-bœuf sans détecter la moindre anomalie. Elle finit par se convaincre qu'elle avait eu des visions, et un peu rassurée, se mit au lit avec « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Elle était installée depuis à peine trente minutes lorsque la sonnerie du téléphone résonna dans la pièce. Elle sursauta, prise d’un nouveau pressentiment. Elle laissa sonner quatre fois avant de répondre. Silence dans l’appareil. Elle prononça trois « Allo » consécutifs sans obtenir de réponse. Elle n’entendit rien d’autre dans l’écouteur qu’une respiration profonde. Elle raccrocha alors le combiné, presque aussi agacée qu’angoissée. Elle avait toujours eu horreur de ces petits plaisantins qui prennent un malin plaisir à faire peur aux personnes seules par téléphone. Elle trouvait cela aussi lâche que puéril et d’habitude, s’énervait beaucoup plus vite. Mais là, elle sentait bien qu’il s’agissait d’autre chose... Tout la portait à croire qu’il s’agissait d’autre chose.

 

   Elle reprit sa lecture où elle l’avait laissée, mais ne parvint pas à lire la moindre ligne. Chaque mot se métamorphosait en un nouveau hiéroglyphe à déchiffrer. Elle n’arrivait pas du tout à se concentrer. Énervée, elle finit par poser le livre sur la table de chevet et éteignit la lumière. Elle essaya la méthode de la relaxation. Peine perdue. Elle était sur le qui-vive. Comment se relaxer tout en étant sur le qui-vive ? Dix minutes plus tard, le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, elle décrocha aussitôt. Il fallait qu'elle sache. Toujours le même silence à l’autre bout du fil, à part une respiration profonde. Elle s’énerva : « Qui est à l’appareil ? Vous vous croyez drôle ? » Mais rien d’autre qu’un souffle ne lui répondit. Elle raccrocha brutalement le combiné. Sa rage monta au même rythme que son angoisse, et la troisième fois, elle se mit à hurler dans l’appareil : « ça suffit maintenant, espèce de malade ! J’ai appelé la police et on m’a mise sur écoute, alors…» Elle eut à peine le temps de finir sa phrase, que son interlocuteur avait déjà raccroché. Elle posa le combiné à son tour, assez satisfaite d'elle-même. Après cela, le téléphone resta muet.

« C’est bien ce que je me disais, voulut-elle se rassurer en se remettant au lit, tous des pétochards, ces psychopathes du télé-

phone ! » Elle entreprit la lecture de son roman en cours. Après seulement quelques minutes, elle s'endormit dessus.

 


 

2

 

 

 

 

   Le vent se mit brusquement à souffler. Un volet claqua contre le mur. Elle se réveilla en sursaut, mit quelques secondes à réaliser où elle était, puis se leva en pestant contre cette maudite persienne qui se décrochait à la moindre petite brise. Elle s’apprêtait à ouvrir la fenêtre lorsqu'elle sentit une grosse main rugueuse se plaquer brutalement sur sa bouche, tandis qu’une autre la ceinturait énergiquement. En trois secondes, elle se retrouva projetée sur le lit. Dans la pénombre, elle n’arrivait pas bien à distinguer les traits du visage de l’homme trapu qui se tenait devant elle, les deux jambes écartées bien arrimées au sol, dans une attitude déterminée. Tout ce qu'elle voyait avec netteté, c’était le couteau à lame scintillante qu’il tenait dans la main droite et qui lui intimait l’ordre de se taire. Aussi retint-elle le cri niché en boule au fond de sa gorge. Ce fut dans un silence angoissant qu'elle se retrouva très vite pieds et poings liés, un bandeau de scotch collé sur la bouche, un autre sur les yeux. Elle ne pouvait plus bouger, ne voyait plus rien, tout était silencieux autour d'elle. Elle ne sentait même plus la présence nauséabonde de l’homme – car le type dégageait une odeur vraiment pestilentielle – Elle était terrifiée. Où était-il ? Qui était-il ? Que préparait-il ? Que comptait-il faire d'elle ? Soudain, des bruits de pas qui s’approchent. Une respiration. Longue. Fortement accentuée. Inquiétante. De nouveau le silence. Puis un bruit sourd de coups donnés sur la porte.

 

   Elle se réveilla en sursaut. Elle écarquilla les yeux et réalisa alors avec un immense soulagement qu'elle venait de faire un affreux cauchemar. En même temps, elle entendait réellement des coups sur la porte d’entrée. Elle regarda l’heure au radioréveil et constata avec horreur qu’il était déjà dix heures du matin. Maguy ! Elle avait oublié tante Maguy ! Elle sauta hors du lit et sans plus se soucier de ce rêve étrange qu'elle faisait maintenant tous les soirs depuis plus d'une semaine, se précipita vers la porte d’entrée qui tressautait sous les coups impatients de sa visiteuse, l’ouvrit très vite et se retrouva devant le visage cramoisi de sa tante.

— Ah ! Enfin ! Tu m’avais oubliée ou quoi ? 

  — Bonjour tante Maguy, répondit calmement Laura, tout en retenant un fou rire.

Les impatiences angoissées de sa tante avaient toujours un effet très euphorisant sur elle. Car dans ces circonstances Maguy était invariablement rouge écarlate et avait un débit de paroles excessivement rapide.

— Je m’inquiétais, je pensais qu’il t’était arrivé quelque chose, que tu avais eu un accident, ou que quelqu’un avait pu rentrer chez toi par effraction ou…

— Tante Maguy ! Tout va bien. Je vais bien. Il ne m’est rien arrivé. Assieds-toi confortablement et reprends ton souffle ».

Arrêtée net dans son élan, Maguy fixa Laura quelques secondes, sembla réaliser le ridicule de la situation, ébaucha un sourire gêné, puis suivit enfin les conseils de sa nièce et installa son corps quelque peu empâté sur le bord du canapé. Insistante, Laura lui demanda de s’asseoir confortablement, c’est-à-dire de s’enfoncer bien au fond du fauteuil. Puis, elle lui proposa quelques magazines pour patienter un peu, le temps qu'elle prenne sa douche.

— Je fais au plus vite, lui dit-elle. Comme tu peux le constater, je suis un peu à la bourre, là. Je n’ai pas entendu mon réveil.

—  Je comprends… lui répondit gentiment sa tante. Après les événements de ces derniers jours… Prends ton temps. On n’a rien de spécial à faire de toute façon.

 

   Calmée, tranquillisée, Maguy étala trois revues devant elle, resta indécise quelques secondes, puis finit par opter pour un magazine de mode. Dix minutes plus tard, Laura la retrouva plongée en plein cœur de la dernière collection de prêt-à-porter. Maguy releva la tête en entendant approcher Laura, lui sourit, puis continua de feuilleter négligemment son magazine. Ce qui amusa beaucoup Laura, laquelle se demandait avec amusement combien de temps il allait falloir encore à sa tante pour aborder la question. La grande question, la question fatidique, celle qui la taraudait depuis plusieurs jours et à laquelle Laura répondait invariablement non : « Veux-tu habiter chez moi ? » Car Maguy, tout aussi moderne et même avant-gardiste qu'elle pût être sur bon nombre de sujets, avait gardé des idées d’un autre âge pour tout ce qui concernait sa nièce. « Ce n’est pas raisonnable pour une jeune fille d’habiter seule », ne cessait-elle de ressasser, espérant ainsi la convaincre. Le fait que Laura eût vingt-quatre ans révolus et qu'elle n’eût pas du tout l’air d’une jeune fille fragile et vulnérable ne l’arrêtait pas le moins du monde dans ses tentatives de persuasion. Aussi, lorsque Maguy se décida enfin à poser sa revue, Laura s’attendait déjà à devoir faire preuve de fermeté, pourquoi pas même, de pugnacité. La question ne se fit pas attendre :

— As-tu oublié ce que je t’ai dit Laura ? Tu sais que tu peux venir habiter avec moi quand tu veux 

— Tante Maguy…Je ne vois pas comment je pourrais oublier quelque chose que tu me rappelles à chaque occasion, c’est-à-dire tous les jours, répondit-elle avec un brin de malice. Je t’ai déjà répondu non et je t’ai même expliqué pourquoi. Je t’aime beaucoup, ma petite tantine, je te remercie encore de ta généreuse proposition, mais c’est toujours non. Comprends-moi un peu, il est temps que je m’assume.

— D’accord, mais comment vas-tu faire ?

—    Comme font la plupart des jeunes de mon âge, comme je le fais maintenant : bosser pour payer la fin de mes études.

— Mais tu n’as pas peur de vivre seule ?

— Tante Maguy, enfin… tu ne vis pas seule, toi ?

— Moi, ce n’est pas la même chose…

Dès cet instant, Laura cessa de l'écouter. Elle choisit de quitter la pièce pour éviter d’être désagréable. Car l’insistance de sa tante devenait franchement agaçante. Elle ne put s’empêcher de sourire, pourtant, en l’entendant continuer à parler toute seule, concentrée qu’elle était sur sa panoplie d’arguments vieillots.

 

   Quelques minutes plus tard, Laura revint au salon. Elle portait un plateau chargé de deux cafés et de croissants et pains au chocolat tout chauds. De quoi fixer l’attention de sa tante sur un autre sujet. Enfin…c’était ce qu'elle espérait... Bingo ! Dès que Maguy aperçut les viennoiseries, la conversation partit instantanément sur le nouveau régime qu’elle venait d’entamer. « Tu exagères Laura. Et ma ligne ? » fit-elle en saisissant un croissant d’un œil gourmant. Puis, entre deux gorgées de café, elles commencèrent à bavarder. Elles parlèrent, parlèrent. De tout et de rien. De sujets aussi divers que son fer à repasser qui venait de tomber en panne, au prix du carburant qui ne cessait d’augmenter, en passant par sa voisine du dessous qui ne pouvait s’empêcher de faire un bruit d’enfer en sortant sa poubelle, le soir, après minuit. Tout cela pour éviter à tout prix d’aborder le sujet qui, pourtant, les plongeait l’une et l’autre dans un abîme de chagrin : le décès de Marie-Line. Maguy souffrait terriblement d’avoir perdu son unique sœur, mais elle évitait de le montrer pour ne pas accentuer la douleur de Laura. Elle-même se sentait complètement perdue depuis la mort de sa mère, mais tenait à garder le sourire pour mieux épauler sa tante. L’une et l’autre étaient bien conscientes de retarder volontairement le moment où elles allaient devoir aborder le sujet. Il le faudrait bien pourtant, même si parler des gens que l’on aime quand ils sont passés de l’autre côté et que l'on n’est nullement sûr qu’ils nous entendent a quelque chose de terrifiant. Car s’il est vrai qu’ils ne nous entendent pas, tout comme nous ne les entendons plus, alors que signifie la vie ? C’est ainsi, il faut se contenter de continuer à les aimer, où qu’ils se trouvent, et aimer la vie pour ce qu’elle est, avec ceux qui restent , pensa Laura en regardant sa tante croquer à pleines dents dans son pain au chocolat.

 

   Laura aimait beaucoup sa tante. D’ailleurs, comment ne pas l’aimer ? Tout le monde l’aimait. C’était quelqu’un de très attachant. Maguy était toujours gaie, enthousiaste, euphorique, un peu excentrique peut-être... On ne pouvait que la suivre dans le sillon d’optimisme qu’elle laissait toujours derrière elle. À quarante ans passés, elle n’était toujours pas mariée. Ce n’était pas du tout qu’elle fût peu attirante, qu’elle manquât d’intelligence ou de finesse – dans tous les sens du terme – ni qu’elle fût ennuyeuse le moins du monde, bien au contraire. C’était simplement, comme elle se plaisait elle-même à le dire et à le répéter à la moindre occasion, avec beaucoup de fierté et de pompe : « le choix librement consenti d’une femme émancipée qui ne peut s’épanouir que dans l’indépendance pleine et entière ». Laura se reconnaissait en elle, sur beaucoup de points. Bien qu’étant un peu moins enrobée, peut-être… D’ailleurs, elle ressemblait physiquement à sa mère, qui elle, avait été grande et élancée. Maguy disait souvent qu'elle avait hérité d'elle sa beauté sauvage. Sacrée tantine ! Elle avait comme ça, dans sa besace, tout un tas d’expressions à l’emporte-pièce pour chaque circonstance. Elle les lui répétait des dizaines, des centaines de fois, comme si elle cherchait à l’en convaincre. Ce qui l’irritait, à force. Pourtant, elle s’efforçait de ne rien dire. Maguy avait tellement d’autres qualités !

 

   Le café et les croissants avalés, Laura se décida enfin à aborder le sujet qui lui tenait à cœur : elle voulait donner à sa tante les vêtements de sa mère. Visiblement, Maguy ne s’y attendait pas du tout. Et Laura ne s'attendait d'ailleurs pas non plus à ce Maguy la scrute un instant d’un air interdit, avant de fondre en larmes comme une enfant.

— Tante Maguy, non… je suis désolée, fit Laura tout en l'entourant de ses bras.

— Non, ce n’est rien, tout va bien, répondit aussitôt Maguy en séchant ses larmes.

Puis, la regardant cette fois d’un œil rieur :

— Merci Laura. C’est très bien. Ça me donnera une bonne raison de suivre mon régime jusqu’au bout, cette fois.

Laura reconnaissait bien là le caractère de sa tante, laquelle était aussi vite requinquée qu’abattue. Il lui suffisait d’une simple touche d’humour.

 

   Après toute une matinée passée à se remémorer les bons moments passés avec Marie-Line tout en faisant le tri dans ses vêtements, Laura et Maguy décidèrent d'un déjeuner à la brasserie du coin. Puis, juste après avoir avalé un café bien serré, elles se dirent au revoir et se donnèrent rendez-vous pour le vendredi suivant.

 

   De nouveau seule dans l'intimité de son appartement, Laura repensa à son trouble de la veille au soir et se moqua d'elle-même. Elle était toujours bien vivante, dans sa chambre, elle n'avait été ni agressée ni enlevée. Elle avait tout simplement eu affaire à l’un de ces mauvais plaisants infantiles qui l’irritaient tant. D'ailleurs, elle était assez satisfaite de sa brillante idée d’écoute téléphonique, qui prouvait bien que ces malades du téléphone étaient aussi crétins que lâches, car on ne place personne sur écoute aussi rapidement, sauf si l’on s'appelle James Bond. Et encore. Elle s’apprêtait à prendre le chemin de l’université, quand retentit la sonnerie du téléphone. Elle décrocha en fronçant les sourcils, de nouveau sur le qui-vive :

— Allo ? fit-elle d’une voix sûrement peu assurée. Car elle s’entendit répondre d’un ton hésitant :

— Laura ?

— Oui. Oui, tante Maguy, c'est bien moi, répondit-elle, surprise.

— Ça va ? Tu as une drôle de voix…

— Oui, oui, tout va bien, répondit-elle sur un ton assuré, bien décidée à ne pas inquiéter sa tante. Elle était déjà bien assez tante poule comme ça ! Et toi ? Qu'est-ce qui t'amène ? Tu as oublié quelque-chose chez moi ?

— J'ai oublié de te demander : on se voit toujours en fin d’après-midi ? C'est toujours d'accord ?

— Oui, bien sûr. Pas de problème. Je termine à 19 heures.

— Alors à ce soir.

— A ce soir tante Maguy.

 

 

   À 11 h 30, Laura prit son service à la brasserie. Daniel l’y attendait en piétinant d’impatience. « Alors ? Ça a été hier soir ? Tu n’as pas eu de problème ? » s’enquit-il en lui faisant la bise. Elle le rassura aussitôt, puis se rendit au vestiaire pour y mettre son tablier et commença son service. Environ une heure plus tard, l’homme de la veille pénétra de nouveau dans la salle. Il s’installa à la même table. Le manège recommença. Il se mit à fixer Laura d’un œil noir et ne la quitta plus du regard. Quand elle fut près de lui pour prendre sa commande, elle tenta de reconnaître la rétine entrevue dans l’œil-de-bœuf. Mais elle avait si vite reculé sa tête de la porte la veille au soir, qu'elle n'avait pas eu le temps de l’observer avec précision. Et puis de toute manière, elle ne pouvait pas se mettre à scruter les yeux de son client...Quoi que…après tout…Il le faisait bien avec elle, lui ! Mais elle se contenta de prendre sa commande : une bière brune. Puis elle retourna tranquillement au comptoir, comme s’il s’était agi d’un client normal. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de se demander si c’était bien ce même homme qui était derrière sa porte la veille au soir et qui ensuite lui avait téléphoné. Si c’était vrai, c’est qu’il avait fait son enquête sur elle, que peut-être il l’observait depuis longtemps... Elle décida de ne pas approfondir la question – inutile de se faire encore un peu plus peur – Elle vaqua à ses occupations en essayant de ne pas trop regarder dans sa direction.

 

   L’arrivée d’un client plutôt excentrique lui permit de l’oublier un peu en détournant son attention. C’était un homme d’une cinquantaine d’année, si elle en jugeait par sa chevelure et sa barbe poivre et sel. Car avec son chapeau de soleil à larges bords et ses lunettes noires – pour le moins incongrus en ce mois de février – il était très difficile de distinguer son visage et donc de lui donner un âge. D’après ce qu'elle avait pu entrapercevoir, il avait le teint bronzé, lui aussi. Peut-être un étranger à qui on avait oublié d’expliquer ce que c’est que l’hiver en France... Ou simplement un individu fantasque – comme on en rencontre des tas à Paris – qui adore se faire remarquer...

 

   Etait-elle en train de devenir sacrément parano, elle eut l’impression que ce type là aussi la fixait derrière ses lunettes noires. D’ailleurs, ça l'énervait au plus haut point de ne pouvoir apercevoir ses yeux. Elle avait toujours eu horreur de parler avec des gens qui se cachent derrière leurs verres teintés. En l’occurrence, elle n’avait pas grand-chose à lui dire sinon « que puis-je vous servir » mais tout de même… Il lui commanda un café d’une voix sans accent, ce qui lui permit d'apprendre qu’il n’était pas étranger. Peut-être alors s’agissait-il d’un vacancier qui venait de rentrer à Paris et n’avait pas encore eu le temps de se changer… Ou peut-être avait-il une telle nostalgie du soleil qu’il ne pouvait quitter ses vêtements d’été… Elle réalisa subitement qu'elle était en train de se comporter comme ces commères qui adorent se repaître de cancans et veulent toujours tout savoir sur tout le monde. Ce type pouvait bien se mettre à déambuler en maillot de bain dans les rues de Paris et scintiller de stalactites un quart d’heure après, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ?

 

   Elle poursuivit son service sans plus se préoccuper d’autre chose que de faire consciencieusement son travail. Au bout d’un moment, Daniel s’approcha d'elle. Elle comprit tout de suite à son air espiègle qu’il avait quelque chose à lui raconter. Il ne se fit pas prier. Il lui narra par le menu sa dernière tentative de conquête féminine. Elle était blonde aux yeux bleus, grande, élancée, et visiblement ouverte à toutes les propositions. Daniel était sur le point de la servir, chargé d’un plateau assez bien garni, quand un enfant en bas âge lui avait barré inopinément la route. Pour l’éviter, il avait stoppé net en se pliant en deux, mais n’avait pas réussi à empêcher l’inévitable : les verres et les bouteilles étaient tombées sur la table de la belle demoiselle, l’aspergeant du même coup d’un mélange de bière et de lait-grenadine. En perdant l’équilibre, Daniel était tombé à genoux devant elle, dans la position, selon ses termes, de « l’esclave repentant ». Sa façon de raconter l’anecdote, avec force gestes et mimiques, fit éclater de rire Laura. « Et ensuite ? » lui demanda-t-elle, curieuse de connaître l’épilogue. « Ensuite, je l’ai regardée au fond des yeux. Elle m’a regardé à son tour, les cheveux dégoulinants d’un liquide rose et doré. Je lui ai demandé : « Vous prendrez bien un verre ? » Elle a éclaté de rire, et moi aussi. Après, tu penses bien qu’on a fait plus que prendre un verre ensemble ». « Toi alors ! » fit simplement Laura, l'œil pétillant de malice, avant de retourner aussitôt à son travail.

 

   Elle perdit instantanément sa bonne humeur et son entrain dès que ses yeux se posèrent de nouveau sur le visage de l’inconnu, lequel la dévisageait toujours. Elle n’en dit rien à Daniel, cette fois. Elle ne voulait pas l’inquiéter et gâcher son euphorie du moment. À la fin de son service, elle lui dit simplement au revoir et prit la direction du parking, non sans regarder derrière elle avec un peu d'appréhension. À peine eut-elle tourné le coin de la rue, qu'elle fut brutalement agrippée par derrière. On lui plaqua une étoffe sur la bouche. Le tissu dégageait une forte odeur de chloroforme et de moisi. Elle se débattit quelques secondes, mais le bras puissant qui la ceinturait excluait toute possibilité d’échappatoire. Un vertige lui arriva. Elle n'eut pas le temps de se demander si elle était de nouveau en train de rêver qu'elle se sentit tomber tout à coup dans un trou noir. 

 

 

   Elle se réveilla sur un lit poisseux, dans une chambre humide et sombre. La pièce ne comportait aucune fenêtre et était très faiblement éclairée par la lumière d’une bougie posée sur un guéridon au milieu de la pièce. Le papier des murs se décollait par endroit, tant l’atmosphère était humide. Les quelques meubles – dont une armoire à moitié défoncée et une commode pas plus reluisante – étaient recouverts d’une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignées. Juste en face d'elle, une cheminée, sur laquelle était posé un miroir. On se croirait sur un tournage de série B, dans une maison hantée, pensa-t-elle avec humour pour écarter la peur. Il ne manque plus que le fantôme... Ou bien dans l’antre d’un pervers psychopathe...» Tout bien réfléchi, elle penchait plutôt vers cette dernière hypothèse, se rappelant son client bizarre et doutant fortement de se trouver sur les lieux d’un tournage. Elle frissonna. De peur et de froid. Elle tira vers elle l’espèce de couverture informe et moisie qui traînait à moitié par terre et réfléchit. Elle tenta de se souvenir de quelque-chose d’autre que du chiffon imbibé de chloroforme qui l’avait empêchée de respirer. Mais rien. Le trou noir. En l’occurrence, elle s'y trouvait, dans le trou noir. Elle commençait à se faire sérieusement du souci pour son avenir... Elle resta prostrée encore quelques minutes. Puis, reprenant courage, elle se leva, décidée à explorer les lieux. La visite fut vite terminée. Elle ne put dépasser la limite de la porte qui, évidemment, était fermée à clé. Elle en tourna la poignée, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Elle la secoua, geste bien évidemment inutile. Elle se sentait piégée comme une petite souris dans une ratière et elle n’aimait pas du tout ça, mais alors pas du tout ! Soudain prise de panique, elle se mit à hurler :

—  Il y a quelqu’un ? Laissez-moi sortir de là tout de suite ! 

 Elle secoua la porte de plus belle. Elle n’obtint comme seule réponse que le croassement d’un corbeau, de l'autre côté du mur. « Eh bien cette fois c’est complet ! », pensa-t-elle à voix haute, « tout y est, il n’y a pas de doute . Où est la caméra ? Je parie que cette porte va se mettre à grincer. Encore faudrait-il que tu réussisses à l’ouvrir, petite maligne ».

 

     Elle grelottait. En désespoir de cause, elle retourna à sa paillasse et à cette affreuse couverture qui sentait le moisi, mais qui au moins était chaude. Elle s’assit sur le lit, s’adossant au mur et ramenant ses jambes sur sa poitrine en s’enroulant dans la couverture. Elle resta ainsi, recroquevillée sur elle-même, pendant au moins une demi-heure, épiant le moindre bruit, le moindre frémissement. Elle était transie. De toute évidence, cette pièce n’avait pas été chauffée depuis des lustres. Ni nettoyée, d’ailleurs. Si elle n’attrapait pas une pneumonie ou autre maladie en cet endroit, c’était qu'elle était particulièrement résistante. À moins qu'elle n'eût pas le temps de tomber malade et que son kidnappeur ne la fît mourir d’une mort beaucoup plus brutale. Elle était en train d’imaginer tous les scénarii possibles, quand elle perçut un léger bruit de l’autre côté de la porte. Elle tendit l’oreille, bloqua sa respiration. Elle était aux aguets, comme un lièvre terré au fond de son terrier, reniflant le chasseur. Mais son chasseur à elle n’allait pas passer son chemin, lui. C’était une certitude. Et elle n'allait pas tarder à savoir ce qu'il lui avait réservé.

 

   Elle entendit le son d’une clé dans la serrure. Elle retint son souffle. Se leva aussitôt. Pas question de se trouver en position de faiblesse quand il entrerait dans la pièce. Elle voulait faire face, le regarder dans les yeux, exiger sa remise en liberté. La porte mit un temps infini à s’ouvrir, émettant un grincement strident digne des plus antiques portes de manoir hanté. Puis tout à coup, il fut là. L’inconnu de la veille. Avec son visage ridé de colère et son regard agressif. Pendant un instant, le temps s’arrêta. Il n’y eut plus aucun bruit, aucun mouvement, ni d'une part ni de l'autre. Ils se toisèrent, se jaugèrent, lui d'un regard provocateur, elle à la fois énervée et inquiète. Ce fut Laura qui, la première, brisa le silence, d’une voix prudente :

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Fais bien ton travail et tu auras un bonbon, lui répondit l'homme, en la regardant soudain d’un air absent.

— Pardon ? fit-elle, comme si elle n’avait pas compris. En réalité, elle avait déjà très bien saisi qu'elle se trouvait en présence d’un fêlé.

   Il ne lui répondit pas, continuant à la fixer. On aurait dit qu’il la voyait sans la voir, qu’il regardait au-delà d'elle. Comme s’il y avait quelqu’un derrière elle. Si elle n’avait pas passé plus d’une demi-heure seule dans cette chambre à observer les murs, elle aurait vraiment pu croire que quelqu’un se tenait dernière son dos. Mais il n’y avait personne, il n'y avait aucun doute là-dessus. Nul besoin de se retourner pour s’en assurer. À moins bien sûr, que l’être fût invisible ou encore qu’un fantôme habitât réellement ces murs ancestraux… Elle fit une deuxième tentative :

— Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

— Fais bien ton travail et tu auras un bonbon, lui dit-il de nouveau.

— ...

— Fais bien ton travail et tu auras un bonbon, répéta-t-il encore une fois. Deux fois. Trois fois, mille fois...

S'il continuait ainsi, elle n'allait pas tarder à perdre la tête, elle aussi.

— Laissez-moi sortir d’ici, espèce de cinglé ! cria-t-elle alors, à bout de nerfs.

Il stoppa net sa litanie et l’agrippa brutalement aux épaules. Ses grosses mains s’enfonçaient dans sa chair à travers le tissu de son manteau. Il se mit à la secouer comme un prunier, vociférant :

— Ne redis plus jamais ça, tu entends ? Ne dis plus jamais ça ou je te tue !

   Aussitôt, il la repoussa si fort qu'elle en perdit l’équilibre et atterrit contre le mur. Elle s’attendait à tout, et quand il s’approcha de nouveau d'elle, elle fit le geste de se protéger de ses deux mains.

— N’ayez pas peur, lui dit-il alors d’une voix adoucie. Je ne vous veux aucun mal.

Elle n'accorda aucun crédit à cette dernière affirmation pour le moins inattendue. Mais comme elle avait, de toute évidence, tout intérêt à se montrer coopérative, elle tenta de rester calme, elle aussi. Il était maintenant parfaitement évident qu'elle avait affaire à un malade mental. Donc, si elle voulait s’en sortir, il allait lui falloir trouver la faille qui le ferait renoncer à son but, et parlementer adroitement avec lui. Tout cela sans commettre d'erreur.

— Très bien, fit-elle alors, prudente, vous ne me voulez aucun mal... Mais alors, que me voulez-vous ?

—  Vous ne me croyez pas ?

— Vous m’avez enlevée... vous me retenez prisonnière dans une maison sans chauffage en plein hiver... Et vous ne m’avez pas encore dit ce que j’ai fait pour mériter ça. Alors vous comprendrez que j’aie beaucoup de mal à vous croire.

— Si j’avais eu de mauvaises intentions à votre égard, il y a longtemps que je les aurais mises à exécution.

— Très bien, alors allez-vous me dire ce que je fais ici ? insista Laura, maîtrisant de plus en plus mal son irritation.

— Contentez-vous de savoir que vous êtes mon invitée.

— On ne kidnappe pas ses invités. On ne leur met pas un mouchoir imbibé de chloroforme sous le nez et on ne les enferme pas dans une maison moisie ! cria-t-elle malgré elle.

Elle se rendit compte aussitôt que ce n'était pas là le meilleur moyen de mettre son ravisseur dans de bonnes dispositions à son égard, mais c'était plus fort qu'elle.

— Vous êtes ma seule amie, répondit-il simplement.

Elle n'en pouvait plus d’écouter les divagations de ce dérangé. Elle me mit à hurler :

— Je ne suis pas votre amie, je veux sortir d’ici ! Au secours !

Le prenant par surprise, Laura s’écarta vers la droite et s’élança vers la porte entrouverte. En deux enjambées, il fut sur elle. Il l’arrêta de ses deux longs bras en enserrant sa poitrine, la souleva et la balança sur le lit.

— Vous le prenez comme ça ? hurla-t-il, de nouveau furieux. Très bien !

Elle s’attendait au pire. Cette fois, elle avait vraiment très peur. Il se saisit d’une corde à l’intérieur de la vieille armoire bancale dont la porte ne tenait plus que par un gond. Il entreprit de la ligoter. Quand elle fut totalement immobilisée, il sortit de la chambre en lui lançant avec un rire sadique :

— Au fait, vous pouvez brailler tant que vous voulez, il n’y a personne à des kilomètres à la ronde.

Il ponctua sa tirade en soufflant la bougie.

 

   Elle était maintenant dans le noir complet, ne pouvait plus bouger un orteil et était frigorifiée. Elle s’estimait pourtant heureuse de n’avoir pas subi les derniers outrages, ou même d’être tout simplement encore en vie. Avec le recul, elle réalisa qu'elle avait été très imprudente de tenir tête à cet homme. Il aurait pu sortir de ses gonds et lui faire du mal. Jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais été d’une nature peureuse. Elle était surtout dotée d’un tempérament de feu et d’une fierté à fleur de peau. Elle avait un sens inné de la liberté, n’avait aucune indulgence pour ceux ou celles qui ne respectaient pas celle des autres, réagissait au quart de tour quand il s’agissait de celle de ses proches ou de la sienne. Chaque coup d’épée ou tentative de coup d’épée la faisait immédiatement monter sur ses grands chevaux. La plupart du temps, elle fonçait, tête baissée. Maguy ne cessait de lui dire qu’un jour elle tomberait sur un bec. Eh bien voilà, c’était maintenant chose faite. Elle venait de tomber sur un gros, un très gros, un énorme bec. Enfin, pour l’instant, elle s'en tirait avec une douleur lancinante à l’épaule gauche. Elle n’était pas rassurée pour autant. S’il s’agissait effectivement d’un malade mental, comme tout le laissait penser, cela signifiait qu'il était potentiellement dangereux. Pour une fois, elle allait devoir écouter les conseils de sa tante, c'est-à-dire se calmer et faire profil bas. Avec un peu de chance, elle parviendrait à gagner du temps. Du temps avant quoi d’ailleurs… Elle n’en avait toujours aucune idée, et c’était bien cela qui l’angoissait le plus.

 

 

 

   Elle ignorait depuis combien de temps elle se trouvait ainsi dans le noir, ligotée sur ce lit crasseux et humide. On perd un peu la notion du temps dans de telles circonstances. Qu'elle fût là depuis une heure ou seulement un quart d’heure, une chose était sûre : elle en avait plus qu'assez ! Cette position était des plus inconfortables, l’attente insupportable, et il régnait sur les lieux un silence des plus angoissants. Et s’il était parti ? S’il ne revenait pas ? S’il m’oubliait là ? Je mourrais de froid ou d’inanition, dans d’atroces souffrances, s'angoissa-t-elle. Son kidnappeur ne l’avait pas bâillonnée, la maison était donc sûrement isolée, comme il l’avait prétendu. Ou bien espérait-il que la peur de sa prisonnière la retiendrait de crier ? En tout cas, elle en avait assez de spéculer ainsi, coincée dans le noir, crispée de froid et d’angoisse. Elle appela :

— Eh ho ! Vous êtes là ?  

Pour toute réponse, elle n’entendit qu’un petit crissement, suivi d’un grignotement, là, tout près du lit. Elle paniqua. Des rats ! Je suis sûre qu’il y a des rats ici, s'affola-t-elle. Elle se voyait déjà abandonnée là, offerte à la fringale de ces répugnants rongeurs qui n’auraient plus qu’à se servir tranquillement, puisque elle était ligotée. Elle les imaginait déjà se promenant sur son corps, plantant leurs petites dents aiguës dans sa chair. Elle hurla. Sa voix résonna et lui revint en écho, en cette grande chambre dépouillée. Elle se faisait l’effet d’être un chien hurlant à la mort. À peine quelques minutes plus tard, elle entendit le bruit d'une clé dans la serrure. Son ravisseur entra. Il alluma la lumière. Elle entendit le bruit de petites pattes affolées sur le plancher. Elle plissa les yeux. Elle essaya de voir son visage mais elle était éblouie par la soudaine clarté. Ainsi il y avait l’électricité dans cette baraque ! La bougie n’avait été qu’une mise en scène destinée à lui faire peur !

— Alors, on est calmée ? lui demanda l'homme, la voix moqueuse. Vous allez rester tranquille maintenant ?

Laura opina du chef et répondit d’une petite voix :

— Oui. S’il vous plaît, vous pouvez me détacher ?

— Si vous me promettez de rester tranquille.

— Je vous le promets.

   Elle était prête à tout promettre pour ne pas rester seule avec les rats. Enfin presque tout... Et sans pour autant abandonner son sens critique ni sa fierté.

— Je n’ai pas le choix de toute façon, n'est-ce pas ?

— En effet, vous n’avez pas le choix.

L'homme entreprit de détacher ses liens. Avec une lenteur exaspérante. Il semblait à présent aussi calme et détaché qu'elle-même était nerveuse et en colère.

— Vous ne voulez toujours pas me dire ce que je fais ici ?

 — Non. Je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ?

— Je ne peux pas.

 — Puis-je au moins savoir combien de temps vous comptez me garder ?

— Je vous le dirai en temps utile.

— Il fait un froid de canard ici. Je n’ai pas droit à un peu de chauffage ?

— Je vais faire du feu dans la cheminée et vous préparer à manger.

Il ressortit de la chambre en prenant soin de refermer la porte à clé. Quelques minutes plus tard, il revenait en sifflotant, chargé de fagots de bois et d’une grosse bûche. Le voyant en d’assez bonnes dispositions et d’humeur joyeuse, Laura revint à la charge, tandis qu’il allumait le feu :

— Mais enfin, vous avez bien une raison de me retenir ici. Vous ne voulez vraiment pas me dire ?

— J’ai une raison. Une très bonne raison même. Mais je vous ai déjà répondu : je ne peux pas vous la donner.

 

   Laura comprit qu'elle n’avait pas la moindre chance d’apprendre quoi que ce soit. Il était accroupi devant la cheminée, occupé à attiser les flammes. Une pensée lui traversa l’esprit en apercevant un objet qu'elle n'avait pas remarqué jusqu’alors : un gros cache-pot en terre cuite qui semblait assez lourd. Il lui suffirait de l’assommer avec et le tour serait joué. Elle s’approcha alors doucement du vase. Au moment même où elle se baissait pour le saisir, les os de ses genoux craquèrent l’un après l’autre. Son ravisseur se retourna instantanément et la fixa d’un œil interrogateur. Repérant le cache-pot, il comprit aussitôt. Elle n’en menait pas large. Cette fois, il allait sûrement se fâcher tout rouge. Il se releva, se dirigea vers elle, se saisit du vase et lui dit tout en secouant la tête :

 — Ce n’est pas bien ça Mademoiselle, pas bien du tout.

Puis, souriant à-demi : 

 — Vous avez du caractère, ça me plaît.

On se demande bien à quoi ça peut me servir en ce

moment, marmonna-t-elle entre ses dents.

Il ressortit de la chambre. Laura s’approcha de la cheminée. Dans son malheur, au moins, la chaleur du foyer pouvait lui réchauffer les os et le cœur.

 

   Elle perçut des bruits de vaisselle de l’autre côté de la porte. En même temps, de bonnes odeurs de cuisine venaient lui chatouiller les narines. Malgré le froid, malgré l’inquiétude, malgré la colère, elle avait faim. Allez comprendre. Voilà une chose que Maguy avait aussi remarquée chez elle, depuis sa plus tendre enfance : elle avait toujours faim. Même quand elle était malade. Même quand quelque chose la tracassait – une mauvaise note à l'école, un devoir pas fait, une grosse bêtise – Même quand elle était triste. Maguy lui disait fréquemment : je n’ai jamais vu un tel appétit ! Ensuite, c’étaient ses amis d’enfance, puis d’adolescence qui avaient pris la relève :

« Mais où mets-tu donc tout ça ? » S’étonnaient-ils en la voyant avaler des assiettes pleines à ras-bord. Car Laura avait vraiment un gros appétit. La faim avait-t-elle quelque chose à voir avec l’appétit de vivre ? Peut-être... Sûrement... Car elle en avait toujours eu une énorme. Et ce soir-là, toute seule au fin fond d'une contrée isolée, assise au pied d’une cheminée, dans la pénombre d’une chambre de cauchemar, elle avait faim. Mais elle ne le montra pas à l’homme étrange qui la retenait prisonnière quand il s’approcha avec un plateau chargé de mets plus appétissants les uns que les autres. 

— Vous avez faim ?

— Pas trop non... mentit-elle d’une moue dédaigneuse.

Il posa le plateau à ses pieds et lui dit :

— Mangez quand-même un peu, c’est fait maison.

Le culot de ce type ! À présent, il s'adressait à elle comme à une invitée ordinaire, en un lieu ordinaire, en situation ordinaire ! Peut-être aurait-elle dû le remercier, en plus, et le féliciter pour ses talents culinaires ! Incroyable ! Elle n'en était tout de même pas déjà au stade du syndrome de Stockholm, pour en arriver à se satisfaire de son sort ! Elle dut pourtant reconnaître qu’il avait un don réel pour la cuisine. C’était délicieux. Peut-être était-il cuisinier dans la vie, qui pouvait savoir ? On peut être cuisinier et malade mental après tout... Laura avala son repas en dix minutes. L'homme lui avait servi du canard confit avec des pommes de terre Sarladaises et, en dessert, un gâteau au chocolat. Inouï ! Comment connaissait-il ses plats préférés ? Ce type était vraiment bizarre... Toute cette histoire était bizarre. Elle ne savait plus que penser. La seule chose dont elle était encore certaine à présent, c’était qu'elle n'avait rien à faire en cet endroit.

 

 

 

   Cela faisait maintenant trois jours qu'elle était enfermée dans cette chambre de cauchemar, et elle ignorait toujours pourquoi. Elle n'en sortait que pour aller aux toilettes ou à la salle de bain. Elle appelait son ravisseur, il venait la chercher et la conduisait dans l'une ou l'autre pièce. Ils devaient traverser une grande salle qui servait à la fois de cuisine et de living-room, puis un long couloir sombre. L'homme l’attendait de l’autre côté de la porte et la ramenait invariablement à sa chambre, sans un mot. Voyant son comportement se dégrader dangereusement d’un jour à l’autre, elle renonça aux questions. Elle jugeait plus prudent de se tenir à carreau. Elle profitait quand-même de ses rares sorties hors de son enclos pour photographier les lieux sans en avoir l’air. On ne savait jamais, si par miracle, l’occasion se présentait de s’enfuir…Elle savait à présent qu'elle aurait à traverser une grande pièce aux fenêtres hautes, et un vestibule, avant d’arriver à la porte d’entrée. Elle rêvait debout, là... L’homme était particulièrement organisé, il ne laissait rien au hasard, c’était évident.

 

   Pourtant, le miracle qu'elle attendait sans trop y croire se produisit un soir, après le dîner – il partait toujours en voiture après le dîner. D’ailleurs, Laura se demandait où il pouvait bien aller – Elle tourna la poignée sans succès, puis posa machinalement son œil sur le trou de la serrure, persuadée que, comme d’habitude, il en aurait ôté la clé. Elle n'en revint pas. La clé était bien là, au contraire. Elle en eut le tournis et resta quelques secondes sans réagir. Puis, elle se réveilla de sa torpeur. Il fallait faire vite, avant qu’il ne s’aperçoive de sa négligence et qu’il ne revienne sur ses pas. Elle revit la scène d’un film : le héros, prisonnier comme elle, glissait une feuille de papier sous la porte, enfonçait une tige de fer dans le trou de la serrure, puis faisait tomber la clé sur la dite feuille. Sauf que là, on n’était pas dans un film…Et qu’avec la chance qu'elle avait…Elle se mit à fouiller l’armoire avec fébrilité, puis les tiroirs de la commode. Elle ne trouva rien pour l’aider. Ses yeux firent le tour de la pièce toujours aussi mal éclairée et atterrirent, par terre, à côté de la cheminée, sur une feuille de journal à moitié grignotée – sûrement les rats – C’est un peu étriqué mais ça pourrait faire l’affaire, se dit-elle, pleine d’espoir, Maintenant, il me faut trouver une tige. Elle eut beau chercher, elle ne trouva pas le moindre fil de fer ou de bois, la moindre cuiller, fourchette, ni tout autre ustensile de cuisine qui eût pu faire l’affaire. Elle était déçue. Même désespérée. Si près du but et si impuissante ! Soudain, elle eut une idée : la corde ! Son ravisseur l’avait laissée par terre à côté du lit. Elle était assez raide, elle arriverait peut-être à l’enfoncer dans la serrure… Manque de chance, elle était trop grosse. Laura la fixa entre ses dents et entreprit de la déchirer en deux. Elle suait à grosses gouttes. C’était une corde tressée à l’ancienne, du solide, elle n'y arriverait jamais ! Après quelques minutes d’effort intense, aussi intense que son désir fou de s’échapper, elle parvint à dégager un petit bout de ficelle. Ce fut alors qu'elle entendit le moteur d’une voiture. Son kidnappeur revenait déjà. Non ! Elle enfonça la corde effilée d’une main tremblante, lui parla, la supplia : « S’il te plaît, si une fois dans ta vie tu peux servir à autre chose qu’à ligoter de pauvres innocents, aide-moi ! » « Voilà que je me mets à parler aux objets, maintenant... La totale ! »

 

   La clé tomba exactement au milieu du minuscule papier journal. Elle la tira vers elle avec précaution, s’en saisit, ouvrit la porte, mit son sac à main en bandoulière et se précipita en courant vers la fenêtre de la salle à manger. Car les phares de la voiture éclairaient à présent la porte d’entrée. Impossible de passer par là. Il ne restait plus que la fenêtre côté gauche, d’où il ne pourrait la voir. Celle-ci était vraiment très haute, elle n’arriverait jamais à se hisser jusque là. Elle tira la petite table qui se trouvait à deux mètres et la plaça juste en dessous. Puis elle grimpa dessus. « Allez Laura, dépêche-toi, tu y es presque », s'encouragea-t-elle. Heureusement, les montants de la fenêtre n'opposèrent aucune résistance. Elle ouvrit celle-ci sans problème et sauta aussitôt de l’autre côté. En atterrissant sur du ciment, elle retint un cri de douleur. Elle venait sûrement de se fouler la cheville. Elle ne s'arrêta pas. La soif de liberté était plus forte. Courir, courir, le plus vite possible, le plus loin possible. Ne pas ralentir. Ne pas se retourner. S’interdire de penser. Penser qu’il allait s’apercevoir tout de suite de sa fuite, dès qu’il entrerait dans la maison et verrait la table sous la fenêtre ouverte. Qu’il allait la poursuivre, peut-être la rattraper ! « Non ! Il ne faut pas qu’il me rattrape ! » s'affola-t-elle « Alors cours ma fille ! Cours ! » Oubliant sa douleur, Laura s'élança vers les champs, sans regarder en arrière.

 

 

 

   Après seulement cinq minutes, elle courait déjà beaucoup moins vite. Elle avait horriblement mal à la cheville et elle était essoufflée. C’est promis, je reprends les entraînements d’athlétisme dès que possible, se dit-elle, et je m’inscris aussi au karaté. Elle s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle. La douleur lancinante dans sa cheville ne faisait que s’accentuer. Il ne fallait pas qu'elle reste sans bouger, sinon elle ne pourrait jamais repartir, comme la première fois où elle s'était fait une entorse. Elle reprit donc la route, se sentant seule et perdue au milieu de la campagne, en cette nuit de pleine lune où chaque ombre devenait un ennemi potentiel. Tout à coup, elle perçut un bruit autre que celui de sa propre respiration et de ses pas foulant le sol d’un mouvement incertain. Elle s'arrêta, dressa l’oreille. Alors elle l’entendit qui courait. Et lui, il devait s’entraîner tous les jours, car le bruit de ses pas lui prouvait sans équivoque qu’il courait vite. Il allait la rattraper, c'était sûr ! Elle n’arriverait jamais à le distancer. Elle chercha alors autour d'elle un bâton, une pierre, toute chose pouvant l’aider à se défendre. Elle trouva un gros caillou, s’en saisit, sortit du chemin où elle se trouvait et s’enfonça dans un sous-bois. Elle se réfugia dans un fourré, épuisée, tremblante. Elle avait l’impression que le bruit de sa respiration avait doublé de volume et qu’il allait forcément l’entendre. Elle attendit, aux aguets. Soudain elle le vit passer devant elle. Il courait vraiment très vite, criant son nom et d’autres mots incompréhensibles. Elle était terrorisée. Elle avait mal. Elle avait froid. Mais la crainte d’être reprise par ce malade l’empêcha de craquer. Après un moment, n’entendant plus aucun bruit, elle se releva en retenant un cri de douleur et continua sa route indéterminée à travers le sous-bois.

 

   Tout à coup, elle reconnut son odeur. La chaleur de son souffle dans son cou la poussa à se retourner. Il était là, devant elle, avec dans le regard une lueur meurtrière qu'elle ne lui avait encore jamais vue. Quand il avança le bras vers elle, elle eut le réflexe de lever la main et de le frapper à la tempe. Puis elle se mit à courir, aussi vite que sa cheville le lui permettait, car celle-ci avait doublé de volume. Tout en courant, elle entendit son corps tomber sur le sol gelé. Elle ne se retourna pas. Elle eut quand-même une légère appréhension, celle de l'avoir tué. Elle se raisonna : De toute façon, si ce n’est pas lui, ce sera toi. Elle finit par retrouver le chemin, lequel la mena jusqu'à une route. C’était une route départementale. Elle la suivit pendant deux bonnes heures, des heures qui lui parurent interminables. Elle parvint jusqu’à un village. La première chose qu'elle remarqua fut la cabine téléphonique au centre de la place. Elle se dirigea vers elle aussitôt et y entra précipitamment, puis se saisit du téléphone comme d’une bouée de sauvetage. Elle fouilla dans sa poche à la recherche d’une pièce. Il y en avait au moins quatre. À cet instant précis, elle bénit comme jamais sa propre négligence. Car ses poches étaient toujours encombrées d’un tas de cochonneries qui allaient du ticket de supermarché aux boutons, en passant par des trombones rouillés. Elle introduisit la pièce dans la fente et composa le numéro de sa tante. Elle laissa sonner au moins dix fois sans obtenir de réponse. « Décroche tante Maguy, s’il te plaît, décroche », fit-elle entre ses dents. Mais l'écouteur resta muet. « Mais où peux-tu bien être à cette heure ? ». Elle ne pouvait appeler personne d’autre. Elle n'avait pas encore mémorisé le nouveau numéro de téléphone de son amie Stéphanie. Quant à celui de Daniel, elle ne l'avait pas non plus sur elle. Elle essaya encore chez sa tante, sans succès. En désespoir de cause, elle abandonna la cabine. Elle sonna à une porte, puis à une autre. Personne ne lui ouvrit. « Bonjour la solidarité ! En même temps, une heure du matin, ce n’est pas une heure pour réveiller les gens...» Elle reprit la route. Quelques minutes plus tard, elle aperçut un panneau indiquant Paris. Elle n’était donc pas si éloignée de la civilisation qu'elle le pensait... La pluie se mit à tomber, doucement, puis de plus en plus drue. Même les éléments semblaient se liguer contre elle ! Elle marchait de moins en moins vite, tant elle était épuisée. Ses cheveux étaient dégoulinants et ses vêtements complètement imbibés d'eau. Elle avait une très forte envie de pleurer. Mais que faisait-elle sur cette route, à espérer l’arrivée plus qu’improbable d’une voiture ? Pourtant, un instant plus tard, elle aperçut les phares d’un véhicule qui roulait à vive allure. Elle ne trouva pas d’autre solution pour l’arrêter que de se mettre au milieu de la route, en espérant que le chauffeur accepte de s’arrêter. Cette fois, elle eut plus de chance. La voiture stoppa sur le bas côté. Il s’agissait d’un jeune couple de retour d’une soirée. Laura à peine assise, l'homme et la femme la mitraillèrent chacun leur tour de questions.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Vous avez eu un accident ?

— Vous êtes blessée ?

 

   Elle leur raconta son histoire, sans omettre aucun détail. Ils lui proposèrent de la conduire aux urgences. Elle refusa. C’était illogique, étrange, aberrant, mais elle refusa. Pour l'heure, elle n'avait qu’une seule urgence : retrouver son univers, la chaleur de son nid douillet. Pour souffler un peu, se reposer, se soigner. Elle vit à leurs regards qu’ils trouvaient cela déraisonnable, mais ils choisirent de respecter sa décision. Ils la déposèrent au pied de son immeuble. Elle les remercia de leur gentillesse, puis entra dans le couloir et appela l’ascenseur. Enfin elle allait pouvoir sauter sur son lit et dormir, dormir, dormir…Elle aviserait le lendemain pour sa cheville. De toute façon, elle devait bien avoir dans sa pharmacie une pommade quelconque et de quoi se faire un bandage. Voilà qui lui permettrait de patienter jusqu’au lendemain. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent enfin et ce fut avec un profond soulagement qu'elle se retrouva devant l'entrée de son appartement. Elle eut à peine le temps de l’ouvrir et de voir de la lumière à l’intérieur qu'elle se sentit poussée brutalement vers l'avant. Elle tomba la tête la première sur le carrelage, perçut vaguement des coups sourds et des bruits de verre brisé. Puis elle perdit connaissance.

 

À suivre...

    

 

 

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Pour cela, il  vous suffit de m'en faire la demande via la messagerie privée de ce blog ou le formulaire de contact en bas de cette page, en n'oubliant pas de m'indiquer votre adresse mail.

 

Merci de m'avoir lue.

 

Mes amitiés,

Martine

 

 

 

 



04/07/2018
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